L’État camerounais rachète Eneo et Société Générale : bonne affaire ou fuite en avant ? Chapeau


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Eneo Cameroun
Eneo Cameroun

En moins d’un an, le gouvernement camerounais a mis la main sur son distributeur d’électricité et sur l’une de ses plus grandes banques commerciales. Deux opérations à plus de 200 milliards de FCFA. Reste à savoir si les caisses publiques peuvent suivre.

Le 19 novembre 2025, l’État camerounais rachète les parts du fonds britannique Actis dans Eneo, l’opérateur qui distribue l’électricité à plus de 2,2 millions de ménages et gère également une partie de la production. La transaction bouclé au ministère des Finances à Yaoundé s’élève à 78 milliards de FCFA, soit environ 119 millions d’euros. Le processus avait démarré début 2023, formalisé par des instructions présidentielles transmises dès le 5 septembre 2023, avec la mise en place d’un comité interministériel piloté par le ministre des Finances Louis Paul Motaze.

Société Générale : un actif sain repris en portage transitoire

Quatre mois plus tôt, c’est le secteur bancaire qui avait engagé le même mouvement. Le 15 juillet 2025 à Douala, Louis Paul Motaze et François Bloch, directeur général Afrique du groupe Société Générale, signaient la convention de cession par laquelle l’État rachètait les 58,08 % de parts du groupe français dans sa filiale locale, pour 129 milliards de FCFA. La finalisation intervient le 12 mai 2026, après l’obtention fin avril de l’aval de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC). Dans la foulée, l’établissement est rebaptisé General Bank of Cameroon. Le signal envoyé aux marchés est le même dans les deux dossiers : le gouvernement ne veut plus voir ses secteurs stratégiques pilotés depuis Londres ou Paris.

Plus de 200 milliards mobilisés, des finances publiques sous tension

Les deux rachats représentent un effort financier sans précédent : 78 milliards pour Eneo, 129 milliards pour la banque, soit plus de 200 milliards de FCFA mobilisés en quelques mois. Un montant qui dépasse le budget annuel de plusieurs ministères et qui intervient dans un contexte de contraintes budgétaires liées aux programmes d’ajustement conduits avec le FMI. L’État s’endette pour reprendre un opérateur électrique structurellement déficitaire et une banque profitable mais en transition. Pour le gouvernement, garder la main sur l’énergie et la finance relève désormais d’une question de souveraineté, mais en a-til les moyens de son ambition.

Eneo : la souveraineté énergétique au prix fort

Les Camerounais gardent en mémoire ce que signifie une énergie mal gérée. Avant la privatisation des années 2000, la SONEL, ancêtre d’Eneo, était synonyme de coupures à répétition et d’investissements au ralenti. La privatisation censée y remédier n’a pas tenu ses promesses : sous Actis, les délestages ont persisté. Le fonds britannique fait certes valoir que le nombre de branchements a augmenté de 250 % pour atteindre 2,2 millions de ménages, et que plus de 600 millions d’euros ont été investis dans le réseau. Mais pour les consommateurs éprouvés par des années de coupures, le bilan reste négatif.

La réalité financière n’est pas bonne non plus. Les revenus mensuels d’Eneo s’établisent autour de 30 milliards de FCFA, pour des engagements avoisinant 50 milliards, soit un déficit mensuel d’environ 20 milliards. Ce déséquilibre s’explique en partie par un système tarifaire gelé depuis 2012. C’est cet héritage que l’État reprend à son compte, avec la SOCADEL, le nouveau nom d’Eneo depuis le décret présidentiel du 4 mai 2026. En dehors des efforts de gestion, soit la société va rester déficitaire, au frais de l’Etat, soit les tarifs vont augmenter pour limiter les pertes.

Capitalisme d’État assumé ou portefeuille de boulets ?

Du côté bancaire, le tableau est plus rassurant sur le papier. Au premier trimestre 2026, la banque affichait 138 milliards de FCFA de fonds propres nets et 250 000 relations clients, avec des ratios prudentiels largement au-dessus des normes de la COBAC. L’État reprend un actif sain, reste à en faire quelque chose sans l’abimer.

Le ministre des Finances a été clair dès juillet 2025 : cette prise de contrôle vise avant tout à garantir la continuité et la pérennité des activités de la banque et à protéger les intérêts des clients et des partenaires. L’État se présente en filet de sécurité, le temps qu’un repreneur se profile. Dans une déclaration du 16 juillet 2025, le ministre avait d’ailleurs laissé la porte ouverte : « Nous nous réservons le droit de dire quelle suite sera donnée aux actions achetées par l’État. Tout est sur la table et rien n’est exclu. » La même logique de « portage transitoire » est évoquée pour la SOCADEL, dont les statuts prévoient une possible ouverture ultérieure du capital à des investisseurs privés nationaux ou panafricains.

Le Cameroun a pourtant déjà connu des « transitions » qui ont duré des décennies. La SONARA existe depuis 1974, toujours sous perfusion publique, régulièrement secouée par des turbulences de gestion. Les prochaines années diront si cette vague de nationalisations accouche d’un capitalisme d’État assumé et efficace, ou d’un portefeuille d’actifs lourds que personne n’aura le courage de réformer.

Franck Biyidi
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Franck Biyidi est diplômé de l'IRIC (Institut des Relations Internationales du Cameroun) je suis spécialiste des relations internationales au sein de la Francophonie et de l'Union Africaine et de tout ce qui touche la diplomatie en Afrique francophone
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