Dakar 2027 au Sahara occidental : Balavoine et Sabine doivent se retourner dans leur tombe


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Le Dakar
Le Dakar

Le parcours du Dakar 2027, dévoilé ce vendredi 30 octobre par Amaury Sport Organisation (ASO), traverse le Sahara occidental jusqu’à Smara et aux abords de Dakhla, présentés comme « l’extrême sud » du Maroc. Chassé d’Arabie saoudite par les attaques houthies, le rallye ne fait qu’une escale en Afrique avant de retourner dès 2028 chez son hôte du Golfe, loin des pompes à eau que Daniel Balavoine acheminait vers les villages du Sahel.

Il aura fallu des missiles pour que le Dakar se souvienne de l’Afrique. Le 25 octobre, ASO et la Saudi Motorsport Company ont renoncé à l’édition 2027 prévue dans le royaume du 1er au 15 janvier, après l’intensification des attaques des rebelles houthis du Yémen contre l’Arabie saoudite. La solution de repli a été bouclée en cinq jours avec un prologue à Loulé-Faro, dans l’Algarve portugais, le 9 janvier, une traversée nocturne vers Nador, puis onze étapes au Maroc et au Sahara occidental jusqu’à l’arrivée à Marrakech, le 23 janvier. Au total, 7 824 kilomètres, dont 4 341 de spéciales chronométrées, sous réserve de l’approbation du Conseil mondial du sport automobile de la FIA.

Que personne ne parle de retour aux sources. Le communiqué commun d’ASO et de ses partenaires saoudiens qualifie la décision d’« exceptionnelle et ponctuelle » et annonce que le royaume accueillera en 2028 la 50e édition, que les deux parties préparent déjà ensemble. L’Afrique ne récupère pas son rallye. Elle dépanne le client saoudien pendant un an.

Des pompes à eau aux pétrodollars

Thierry Sabine avait imaginé le Paris-Dakar après s’être égaré dans le désert lors du rallye Abidjan-Nice de 1977. Dès les premières éditions, l’épreuve était sponsorisée et abondamment télévisée, personne ne prétend le contraire. Sabine y défendait pourtant une aventure humaine qui traversait les pays africains et leurs villages au lieu de les survoler, et il prêtait la logistique de sa caravane à l’opération « Pompes à eau pour l’Afrique » portée par Daniel Balavoine.

En janvier 1986, le chanteur suivait la huitième édition pour superviser l’installation de pompes destinées aux villages sahéliens, au Niger et au Mali. Le 14 janvier, Sabine et lui s’entretenaient à Gao avec le gouverneur malien du projet, avant de remonter dans l’hélicoptère de l’organisateur. L’appareil s’est écrasé dans une tempête de sable près de Gourma-Rharous, tuant ses cinq occupants : Thierry Sabine, Daniel Balavoine, le pilote François-Xavier Bagnoud, le technicien radio Jean-Paul Le Fur et la journaliste Nathalie Odent.

Un Dakar sans Afrique

Quarante ans plus tard, le rallye qu’ils incarnaient a changé de nature. Le Dakar n’arrive plus à Dakar depuis 2007. Annulé en 2008 sous la menace jihadiste, il s’est exilé en Amérique du Sud de 2009 à 2019, avant de s’installer en 2020 en Arabie saoudite. Les termes financiers de ce partenariat n’ont jamais été rendus publics. En 2019, le pilote qatari Nasser Al-Attiyah évoquait un contrat de cinq ans d’environ 80 millions de dollars, un chiffre qu’ASO n’a pas confirmé. Le royaume a obtenu sept éditions consécutives, et la réservation tient toujours pour 2028.

David Castera, le directeur de l’épreuve, ne se faisait guère d’illusions au moment du départ pour Djeddah. Il reconnaissait alors dans La Libre Belgique que Riyad se servait du rallye « pour s’offrir une belle image », tout en appelant à ne pas mêler sport et politique. Pendant ce temps, l’Africa Eco Race, née après le départ du Dakar vers l’Amérique latine, continue de rallier chaque année le Lac Rose, aux portes de la capitale sénégalaise.

Smara, Dakhla et la carte de Rabat

Le tracé 2027 ne se contente cependant pas du territoire marocain internationalement reconnu. Après la journée de repos d’Agadir, la caravane rejoint Smara le 18 janvier. Les cinq étapes suivantes partent de Smara ou y reviennent, avec un bivouac refuge en plein désert et une boucle de 470 kilomètres chronométrés autour de la ville, avant la remontée vers Marrakech le 22 janvier. Les environs de Dakhla constituent le point le plus méridional de cette édition.

ASO présente ce programme comme une découverte du Maroc « du nord jusqu’à l’extrême sud de son territoire ». En rangeant Smara et Dakhla dans le Royaume sans la moindre nuance, l’organisateur reprend mot pour mot la géographie défendue par Rabat, qui considère le Sahara occidental comme ses « provinces du Sud ». La presse marocaine ne s’y est pas trompée et célèbre déjà le « Sahara marocain » au cœur du retour du Dakar en Afrique.

Cette présentation contredit le cadre fixé par les Nations unies. Le Sahara occidental figure depuis 1963 sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU, et son statut définitif reste suspendu au droit à l’autodétermination de sa population. Dès 1975, la Cour internationale de justice avait relevé des liens historiques entre le Maroc et certaines tribus sahraouies, sans y reconnaître de souveraineté territoriale. Dans ses arrêts du 4 octobre 2024, la Cour de justice de l’Union européenne a de nouveau affirmé le statut séparé et distinct du territoire, et l’exigence du consentement du peuple sahraoui pour les accords qui le concernent.

Des recours à prévoir

Ces décisions visaient d’abord les accords commerciaux entre Bruxelles et Rabat et le passage d’un rallye n’est pas en soi illégal, mais il est censé s’organiser aussi avec la population Sahraoui et ses représentants, car la contribution financière du Dakar doit bénéficier à la population locale, pas au Maroc. Une épreuve sportive peut aussi traverser un territoire disputé sans trancher la question de sa souveraineté. ASO a choisi de la trancher dans sa communication, et une société française, propriété du groupe Amaury, se retrouve ainsi à relayer une position que ni l’ONU ni la justice européenne ne reconnaissent.

À quelles conditions le Maroc accueille-t-il la caravane ? Rien n’a été rendu public sur le volet financier de cette édition de secours mais pour Rabat, l’opération est en tout cas rentable en image avec un événement diffusé dans plus de 190 pays, des journées entières de direct depuis Smara, et une carte officielle qui efface la frontière contestée.

Après Ryanair, le Polisario dans les roues du Dakar ?

L’annonce tombe dans une période déjà complexe. Le 26 octobre à Madrid, le Front Polisario a annoncé une action visant les autorisations accordées par l’Espagne à Ryanair pour desservir Dakhla. Deux semaines plus tôt, le 12 octobre, le régulateur publicitaire irlandais avait jugé, dans un avis préliminaire, que les courriels promotionnels de la compagnie présentant Dakhla comme une ville marocaine risquaient de tromper les consommateurs.

Le Dakar coche toutes les cases de ces contentieux avec des étapes organisées dans le territoire, l’usage d’infrastructures administrées par Rabat et une communication internationale qui présente l’ensemble comme marocain. Aucune démarche contre ASO n’a pour l’instant été officialisée et le Polisario n’a pas encore réagi publiquement au tracé.

Le 23 janvier, les concurrents passeront la ligne à Marrakech. Quelques mois plus tard, les camions d’ASO reprendront la direction de l’Arabie saoudite pour la 50e édition, en laissant derrière eux un tracé dont Rabat fera usage bien après le départ du dernier bivouac.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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