
En dix jours, Rabat a reçu deux fils du maréchal Khalifa Haftar et envoyé à Benghazi le chef de son renseignement extérieur. Ce rapprochement place le royaume aux côtés d’Abou Dhabi, parrain de l’Est libyen, dont le rôle dans les guerres de Libye et du Soudan est mis en cause par l’ONU et par plusieurs centres de recherche. L’Algérie, qui a rompu avec les Émirats en septembre, plaide pour une sortie de crise par les urnes.
Le rapprochement entre le Maroc et le clan Haftar dépasse désormais le cadre des relations diplomatiques ordinaires. En octobre, Rabat a multiplié les contacts avec les fils du maréchal qui contrôle l’est et une grande partie du sud de la Libye, et dont la succession reste ouverte. Le royaume entre ainsi dans un réseau d’alliances où les Émirats arabes unis occupent une place centrale.
Trois canaux ouverts vers Benghazi
Khaled Haftar, chef d’état-major des forces de l’Est libyen, est arrivé à Rabat le 11 octobre pour une visite officielle prévue jusqu’au 15. Il a été reçu à l’état-major général par le général de corps d’armée Mohammed Berrid, inspecteur général des Forces armées royales, puis a assisté à un exercice de la 1re brigade d’infanterie parachutiste. Puis, le 17 octobre, c’est son frère Belkacem Haftar, qui dirige le Fonds libyen de développement et de reconstruction, qui s’est entretenu avec le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita.
Enfin, le 22 octobre, Yassine Mansouri, patron de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), le renseignement extérieur marocain, était à Benghazi. La DGED y co-organisait avec les services de renseignement libyens une conférence sur les liens entre terrorisme et criminalité organisée en Afrique, qui a réuni une quarantaine de délégations. Saddam Haftar, commandant en chef adjoint de l’Armée nationale libyenne et héritier pressenti de son père, a pris part aux travaux.
En une dizaine de jours, Rabat a donc noué des liens avec l’armée, le fonds de reconstruction et l’appareil sécuritaire de Benghazi, tout en ménageant chacun des fils susceptibles de succéder au maréchal. Une évolution diplomatique coordonnées qui s’appuie sur une une nouvelle stratégie du Royaume dans la région.
Abou Dhabi, parrain d’un pouvoir militaire
Derrière cette proximité se trouve un partenaire commun à travers les Émirats qui soutiennent le camp Haftar depuis des années et ont appuyé militairement son offensive contre Tripoli en 2019-2020. Leur intervention a contribué à internationaliser la guerre libyenne et à fragiliser les médiations, dont le processus de Berlin.
Au Soudan, Abou Dhabi est accusé d’armer les Forces de soutien rapide (FSR), responsables de massacres de civils au Darfour. En septembre, une mission d’enquête de l’ONU a estimé avoir des motifs raisonnables de penser qu’un réseau transnational, comprenant des personnes et des entités établies aux Émirats, fournissait aux FSR des armes, de la logistique et des combattants étrangers. Abou Dhabi dément. Des experts onusiens ont par ailleurs relevé que des avions faisaient escale à l’aéroport de Koufra, dans le sud-est libyen tenu par les forces de Haftar, avant de rejoindre les zones contrôlées par les FSR. Le Tchad sert de plateforme logistique au même réseau. Au Soudan du Sud, l’influence émiratie passe par les ressources et en 2024, Djouba a négocié avec une société émiratie un prêt de près de 13 milliards de dollars gagé sur son pétrole.
En mai, l’institut allemand SWP, qui conseille le gouvernement fédéral, a consacré une étude au « rôle déstabilisateur des Émirats arabes unis dans les conflits africains ». Ses auteurs y décrivent Abou Dhabi comme l’un des acteurs extérieurs les plus agressifs du continent dont le soutien militaire, logistique et financier à des forces locales prolonge les guerres et contourne les embargos de l’ONU. Ils recommandent à Berlin et à ses partenaires européens d’envisager des sanctions.
Rabat dans le sillage d’Abou Dhabi
Le Maroc a longtemps cultivé une image de facilitateur dans le dossier libyen, avec l’accord de Skhirat de 2015 puis les pourparlers de Bouznika entre les deux assemblées rivales en 2020. En misant sur Benghazi, il prend le risque d’apparaître comme le soutien d’un camp plutôt que comme un intermédiaire.
Rabat, partenaire étroit d’Abou Dhabi et signataire comme lui des accords d’Abraham, apporte aujourd’hui une caution diplomatique et une coopération sécuritaire à un pouvoir militaire armé de l’extérieur. Il conforte ainsi l’un des deux pôles dont la rivalité bloque la réunification des institutions libyennes. Les effets dépassent la Libye car selon des sites spécialisés une délégation du Front de libération de l’Azawad (FLA), rébellion du nord du Mali, a récemment sollicité à Benghazi un appui militaire auprès de Saddam Haftar.
Le rapprochement touche ainsi directement l’Algérie, qui partage près de 1 000 kilomètres de frontière avec la Libye et a vu en août 2024 des forces de Haftar se déployer en direction de Ghadamès, à proximité de son territoire.
Alger, la souveraineté libyenne pour boussole
L’Algérie défend une ligne constante avec la réunification des institutions libyennes, le retrait des forces étrangères et des mercenaires, et des élections permettant aux Libyens de choisir leurs dirigeants. Cette position épouse la feuille de route des Nations unies. Le 30 août, sous l’égide de la mission onusienne (MANUL), un comité réunissant des délégués de l’Est et de l’Ouest, y compris du commandement de Haftar, a signé un accord-cadre prévoyant une présidentielle et des législatives dans un délai maximal de 24 mois, sous l’autorité d’un exécutif unifié.
Alger assume aussi une confrontation ouverte avec Abou Dhabi. Le 10 septembre, son ministère des Affaires étrangères a rompu les relations diplomatiques avec les Émirats, en dénonçant la multiplication de leurs « agissements provocateurs ou hostiles ». Le 25 octobre, le Parlement a approuvé l’envoi d’unités militaires au Niger, à la demande de Niamey, pour sécuriser des intérêts énergétiques communs, dont le projet de gazoduc transsaharien. Pour Michaël Ayari, chercheur à l’International Crisis Group, Alger veut notamment empêcher l’armée de Haftar de tirer parti de la zone de la passe de Salvador, aux confins de l’Algérie, du Niger et de la Libye.
La diplomatie algérienne fait valoir que ce déploiement répond à une demande des autorités nigériennes et vise à protéger des installations, alors que l’ONU et le SWP reprochent aux Émirats d’armer des forces non étatiques comme les FSR et de soutenir en Libye un pouvoir militaire concurrent du gouvernement reconnu à Tripoli.
L’offensive diplomatique marocaine tombe à un moment décisif. L’accord du 30 août doit conduire la Libye à des élections d’ici deux ans, sous un exécutif unifié dont la composition reste à négocier entre l’Est et l’Ouest. Chaque soutien militaire ou sécuritaire accordé aujourd’hui aux fils Haftar renforce Benghazi dans cette négociation. En s’y associant, Rabat rejoint Abou Dhabi dans le soutien à un pouvoir qui doit une large part de sa force à ses parrains étrangers, et s’écarte de la logique de la feuille de route onusienne que défend Alger.








