Or soudanais : pourquoi l’embargo européen bute sur Dubaï


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Des lingots d'or
Des lingots d'or

L’Union européenne interdit depuis juillet l’achat d’or soudanais, et la Suisse s’est alignée en septembre. Raffiné aux Émirats arabes unis, le métal peut pourtant perdre son origine en chemin, alors que les importations suisses d’or émirati s’envolent. Le Ghana a choisi, lui, de faire raffiner son or artisanal sur son sol.

Le 13 juillet 2026, le Conseil de l’Union européenne a adopté l’interdiction de l’achat, de l’importation et du transfert d’or originaire du Soudan. Le texte interdit aussi de vendre au pays du mercure et du cyanure, utilisés pour extraire le métal. Bruxelles présente l’or comme une source essentielle de revenus pour les belligérants. La Suisse s’est alignée le 10 septembre, et le Secrétariat d’État à l’économie (Seco) a confirmé à Swissaid que l’interdiction vaut aussi pour l’or soudanais acheminé via des pays tiers.

Swissaid estime la production soudanaise entre 80 et 90 tonnes par an, soit 9,2 à 10,3 milliards de francs suisses. L’armée a déclaré 70 tonnes produites en 2025, pour seulement 14,7 tonnes d’exportations officielles. Selon l’ONG, l’essentiel de l’écart sort du pays en contrebande vers les États voisins avant d’être réexporté vers les Émirats. L’armée du général Abdel Fattah al-Burhane comme les Forces de soutien rapide (FSR) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, financent en grande partie la guerre grâce au métal.

À Dubaï, l’or change de nationalité

Le texte européen vise l’or « originaire » du Soudan. En douane, l’origine d’un produit est en principe celle du dernier pays où il a subi une transformation substantielle. Une fois fondu et raffiné aux Émirats, l’or soudanais peut donc être enregistré comme émirati, voire revendu comme or « recyclé ». Swissaid avait déjà soulevé le problème en 2022, au moment de l’embargo sur l’or russe : en droit suisse, le dernier pays de transformation peut être déclaré comme pays d’origine.

Les Émirats restent le principal débouché de l’or soudanais. En 2024, ils ont déclaré avoir importé 29 tonnes d’or du Soudan, contre 17 tonnes l’année précédente, ainsi que 54 tonnes d’Égypte, du Tchad et de Libye, trois voisins par lesquels transite une partie de la production soudanaise, selon Swissaid. Au premier semestre 2025, ils ont absorbé environ 90 % des exportations officielles d’or du Soudan, d’après la banque centrale soudanaise. Interrogé par l’AFP en 2025, un responsable émirati avait rejeté toute accusation « sans fondement » de contrebande ou de profit lié à cet or.

Afrik.com avait déjà détaillé le rôle de Dubaï dans le commerce de l’or soudanais, ainsi que les accusations visant Abou Dhabi au Soudan, en Libye et au Sahel.

La Suisse importe toujours plus d’or émirati

La Suisse est la principale destination de cet or une fois raffiné. Selon les autorités de Dubaï citées par Swissaid, 38 % de l’or exporté par les Émirats en 2025 est parti vers la Confédération, qui en a importé 420 tonnes pour 38,9 milliards de francs, près de trois fois plus qu’en 2024. De janvier à juillet 2026, 233 tonnes ont suivi, soit environ 33 tonnes par mois. En août, un mois après l’adoption de l’embargo européen et avant l’interdiction suisse, ces importations ont atteint 74,7 tonnes, plus du double de cette moyenne, d’après les statistiques douanières suisses relayées par le site spécialisé Goldreporter.

Rien n’indique à ce stade que ces volumes contiennent de l’or soudanais. Swissaid affirme toutefois qu’une société de négoce émiratie inscrite sur la liste des fournisseurs à haut risque de la raffinerie tessinoise Valcambi a récemment importé de l’or soudanais. Interrogée en mai par le média d’investigation Correctiv, Valcambi assurait n’accepter l’or émirati que de deux raffineries auditées, qui lui garantissent par écrit l’absence d’origine sanctionnée. Swissaid a salué l’interdiction suisse comme une décision attendue de longue date, tout en prévenant que l’or soudanais peut encore atteindre la Suisse par Dubaï.

L’ONG demande aux douanes de bloquer l’or émirati dont l’origine réelle n’est pas clairement déclarée, et aux importateurs de publier leurs fournisseurs jusqu’au pays d’extraction. La révision de la loi sur le contrôle des métaux précieux, votée en juin 2025, obligera les raffineurs à contrôler l’ensemble de leur chaîne d’approvisionnement, mais son ordonnance d’application n’est pas encore entrée en vigueur. Les chiffres douaniers de septembre, premier mois de l’interdiction suisse, permettront de mesurer un éventuel ralentissement.

Le Ghana fixe l’origine à la source

Le Ghana, premier producteur d’or d’Afrique, a pris une autre voie. Depuis le 1er septembre, l’or artisanal destiné à l’exportation doit être raffiné dans le pays, selon une directive de l’office public GoldBod rapportée par Reuters. Les exportations de doré, l’or brut issu des mines, sont interdites dans le cadre des contrats d’achat agréés. Dubaï raffinait jusqu’ici environ 80 % de la production artisanale ghanéenne, selon Reuters. En 2025, plus de 72 % des 104 tonnes d’or artisanal exportées par GoldBod sont parties vers l’émirat, d’après les chiffres de l’office.

Entre 2019 et 2023, Swissaid avait relevé un écart de 229 tonnes, soit 11,4 milliards de dollars, entre les exportations déclarées par Accra et les importations enregistrées à l’étranger, l’essentiel de cet or transitant par le Togo avant Dubaï. Raffiné sur place, l’or ghanéen quittera désormais le pays avec une origine établie. Le dispositif reste fragile. Aucune raffinerie ghanéenne ne figure sur la liste « Good Delivery » de la LBMA, la référence du marché, et les acheteurs agréés par GoldBod ont subi en août jusqu’à trois semaines de retards de paiement, selon Reuters. Fin septembre, le gouverneur de la Banque du Ghana, Johnson Asiama, a confirmé que GoldBod avait suspendu ses exportations d’or depuis août.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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