
Le Financial Times a consacré, le 4 août, une longue enquête à ce qu’il décrit comme une « poussée impériale » des Émirats arabes unis en Afrique. Onze jours plus tard, le même quotidien détaillait la filière ayant conduit près de 2 000 mercenaires colombiens de Bogota aux champs de bataille du Darfour. Abou Dhabi a répliqué le 17 août par un droit de réponse inhabituel. À Alger, ces révélations sonnent comme une confirmation : depuis 2024, la présidence algérienne dénonce publiquement le rôle d’un « micro-État » du Golfe dans les conflits du Sahel, de Libye et du Soudan.
Le quatrième investisseur du continent africain
Depuis 2017, des entités émiraties ont annoncé plus de 168 milliards de dollars d’investissements en Afrique, selon le décompte établi par le Financial Times. DP World et AD Ports exploitent ou développent des ports, terminaux et zones franches dans treize pays, tandis que des sociétés liées aux Émirats ont acquis des terres agricoles et des permis miniers sur l’ensemble du continent. Abou Dhabi revendique de son côté plus de 110 milliards de dollars engagés entre 2019 et 2023, dont plus de 70 milliards dans l’énergie et les renouvelables, un volume qui la placerait au quatrième rang mondial des investisseurs en Afrique derrière les États-Unis, la Chine et l’Union européenne.
Le qualificatif employé par le quotidien britannique a provoqué une réaction rare. Le 17 août, la directrice de la communication stratégique des Émirats, Afra al-Hameli, a obtenu la publication d’un droit de réponse dans les colonnes du journal. Elle y juge « profondément condescendant » le fait de présenter comme la marque d’une ambition impériale des partenariats négociés avec des États souverains, et reproche au FT de traiter les gouvernements africains comme des récepteurs passifs d’influence étrangère, incapables d’identifier leurs propres priorités. La plupart des capitales concernées ont effectivement sollicité ces capitaux, souvent après avoir buté sur la prudence des investisseurs occidentaux.
Le volume des investissements ne dit pourtant rien des relations politiques et militaires qui se sont nouées en parallèle. C’est sur ce terrain que se joue la controverse.
Mercenaires colombiens : de Bogota à El-Facher
Le 15 août, le Financial Times a publié une seconde enquête, signée Katharine Houreld, consacrée aux combattants colombiens engagés aux côtés des Forces de soutien rapide (FSR) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti ». Environ 2 000 vétérans colombiens seraient passés par le Soudan depuis le milieu de l’année 2024, recrutés par messages WhatsApp dans un vivier de militaires à la retraite formés à la contre-insurrection. Le premier groupe serait arrivé en octobre 2024 avec pour mission d’ouvrir un couloir logistique depuis l’est libyen vers le Darfour. Quelque 300 d’entre eux auraient suivi en 2025, aux Émirats, une formation au pilotage de drones et aux systèmes antiaériens. Les itinéraires décrits passent par Koufra, dans l’est libyen contrôlé par le maréchal Khalifa Haftar, et par Bosaso, dans le Puntland somalien. Les soldes s’échelonnaient de 2 600 à 3 500 dollars par mois selon le grade.
Le récit recoupe le rapport de 83 pages publié le 25 mai 2026 par Human Rights Watch, « From Bogotá to El Fasher », qui identifiait déjà la société Global Security Services Group (GSSG), enregistrée à Abou Dhabi, comme employeur de ces contractants, et le cabinet colombien A4SI comme recruteur. Le Trésor américain avait sanctionné en décembre 2025 quatre individus et quatre entités liés à ce réseau, dont le Colombien Álvaro Quijano ; Londres a suivi. Le gouvernement émirati affirme avoir enquêté sur GSSG et n’y avoir trouvé aucune activité de mercenariat au Soudan.
Des actes de génocide
El-Facher, capitale du Darfour-Nord, est tombée fin octobre 2025 après dix-huit mois de siège. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme y a documenté plus de 6 000 morts durant les seules soixante-douze premières heures. Le 19 février 2026, la mission internationale indépendante d’établissement des faits de l’ONU a conclu que les FSR avaient commis des actes de génocide contre les communautés zaghawa et four.
Sur le terrain judiciaire, la tentative soudanaise a échoué pour des raisons de procédure. Khartoum avait saisi la Cour internationale de justice début mars 2025 pour complicité de génocide contre la communauté massalit. Le 5 mai, la Cour s’est déclarée manifestement incompétente car en adhérant à la convention de 1948, les Émirats avaient émis une réserve sur l’article IX, celui qui permet aux États de se poursuivre mutuellement. La décision ne dit rien du fond du dossier, ce que plusieurs commentaires ont rapidement oublié.
Dubaï, terminal de l’or soudanais
L’économie de guerre soudanaise repose sur l’or. La production officielle en zone contrôlée par l’armée a atteint 64,36 tonnes en 2024, pour des exportations déclarées de 27,96 tonnes valorisées près de 1,6 milliard de dollars, selon la Sudanese Mineral Resources Company. Le directeur de l’entreprise publique reconnaissait lui-même auprès de l’AFP que près de la moitié de la production nationale échappe aux circuits légaux.
Le reste sort par le Tchad, l’Égypte, la Libye, l’Érythrée ou le Soudan du Sud. Le Financial Times raconte ainsi comment au moins 1,5 tonne de lingots, d’une valeur d’environ 100 millions de dollars, dérobée dans des installations d’État au début de la guerre, a transité par le Tchad et le Soudan du Sud avant d’être acheminée par avion depuis Djouba vers les Émirats.
Les statistiques douanières confirment la destination. Selon les données Comtrade exploitées par l’ONG suisse Swissaid, les Émirats ont importé 29 tonnes d’or directement du Soudan en 2024, contre 17 l’année précédente, auxquelles s’ajoutent 27 tonnes venues d’Égypte, 18 du Tchad et 9 de Libye. Sur une période plus longue, la même organisation a établi que 2 569 tonnes d’or africain non déclaré à l’exportation, soit 115,3 milliards de dollars, sont entrées aux Émirats entre 2012 et 2022, un chiffre depuis largement repris par Chatham House. Pour la seule année 2022, 435 tonnes ont quitté clandestinement le continent, l’équivalent de plus d’une tonne par jour, pour une valeur estimée à 30,7 milliards de dollars.
Berbera, Bosaso, Koufra : la carte des points d’appui
La géographie de l’influence émiratie précède la guerre soudanaise. DP World a investi 450 millions de dollars dans le port de Berbera, au Somaliland, dans un montage négocié parallèlement à l’accès émirati à une base militaire et à une piste d’atterrissage voisines. Bosaso, dans le Puntland, sert aujourd’hui de plateforme logistique et médicale, selon les témoignages recueillis auprès des combattants colombiens. Koufra, dans le sud-est libyen, fonctionne comme point de rupture de charge vers le Darfour.
Cette imbrication du commercial et du militaire s’est construite au fil de l’engagement émirati au Yémen, qui a donné aux côtes africaines de la mer Rouge et du golfe d’Aden une valeur stratégique nouvelle, puis du soutien apporté depuis 2014 au maréchal Haftar en Libye. Contrôler ou exploiter un port procure, dans cette configuration, un point d’entrée commercial autant qu’un relais politique à proximité de routes maritimes majeures.
L’Algérie alerte depuis des années sur l’influence émiratie
Alger a été la première capitale africaine à formuler publiquement ce diagnostic. Dès mars 2024, le président Abdelmadjid Tebboune déclarait que l’argent de cet État se retrouvait partout où éclatent des conflits, citant le Mali, la Libye et le Soudan. Le 27 juillet 2026, lors de son entretien périodique avec la presse nationale, il est allé plus loin en évoquant un « micro-État » dont l’impact est « très négatif » et en affirmant disposer de preuves. Le chef de l’État algérien a précisé que seule la volonté de ne pas aggraver les divisions du monde arabe expliquait le maintien des relations diplomatiques. Ces mises en garde recoupent celles que nous documentions déjà dans notre article Soudan, Libye, Sahel : les Émirats arabes unis accusés d’alimenter les conflits africains.
Le contentieux algéro-émirati dépasse la seule question soudanaise. Il englobe le soutien d’Abou Dhabi au maréchal Haftar en Libye, face à un Gouvernement d’union nationale qu’Alger appuie, les investissements émiratis au Sahara occidental et l’ouverture d’un consulat général à Laâyoune en novembre 2020, ainsi que des accusations d’ingérence dans la vie politique algérienne. En février 2026, l’Algérie a engagé la dénonciation de l’accord bilatéral de transport aérien signé en 2013 avec les Émirats, étape concrète d’une dégradation entamée deux ans plus tôt.
Cette lecture n’est plus isolée. Ankara la partage sur plusieurs dossiers régionaux, comme l’avait montré le déplacement du président algérien en Turquie en mai 2026. La presse algérienne a présenté justement l’enquête du Financial Times comme une validation externe de positions défendues depuis deux ans dans un relatif isolement diplomatique.
Médiateur et partie prenante au Soudan
Les Émirats siègent au sein du « Quad » constitué avec les États-Unis, l’Arabie saoudite et l’Égypte, groupe qui porte depuis septembre 2025 un plan de trêve humanitaire et de transition civile. Les FSR ont accepté la proposition en novembre, puis annoncé un cessez-le-feu unilatéral de trois mois. L’armée l’a rejetée, le général al-Burhane accusant la médiation de partialité du fait même de la présence émiratie. Difficile de trouver formulation plus directe de la contradiction qui expose aujourd’hui Abou Dhabi.
Trois ans et demi après le début de la guerre, l’impasse militaire persiste au Kordofan, le Darfour reste sous administration parallèle des FSR et près de 30 millions de Soudanais dépendent de l’aide humanitaire. Le plan de réponse des Nations unies pour 2026 n’était financé qu’à 16 % au printemps.
Les Émirats ne portent pas seuls la responsabilité de cette économie de guerre. L’Égypte soutient l’armée et bénéficie elle aussi des circuits aurifères ; l’Arabie saoudite et la Turquie ont accru leur implication à partir de l’été 2026 ; la Russie s’intéresse de longue date au secteur minier soudanais. La position d’Abou Dhabi demeure singulière parce qu’un seul acteur y cumule la puissance financière, la place de marché mondiale de l’or, les concessions portuaires, les réseaux logistiques et les sociétés de sécurité.




