Soudan : la face cachée du réseau international qui alimente les FSR au Darfour


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Soudan : le pont aérien clandestin des FSR
Illustration d’un avion-cargo opérant de nuit dans une zone désertique, symbole des soupçons de livraisons clandestines d’armes, de drones et de mercenaires au profit des Forces de soutien rapide au Soudan.

Un projet de rapport de l’ONU révèle comment une chaîne logistique clandestine mêlant avions fantômes, sociétés d’aviation privées et près de 2 000 mercenaires colombiens permet aux Forces de soutien rapide d’outrepasser l’embargo sur les armes et d’asseoir leur emprise sur le territoire.

Ancien membre des forces spéciales américaines, Steven Shaulis est à la tête d’un groupe d’entreprises spécialisées dans la logistique, l’aviation et les contrats militaires. Ses sociétés ont travaillé pendant plus de vingt ans pour le gouvernement américain et plusieurs agences des Nations unies. Le montant total des contrats conclus avec les autorités américaines atteint au moins 419 millions de dollars, selon les documents consultés par Reuters.

Le projet de rapport ne conclut pas que Steven Shaulis aurait directement organisé des livraisons d’armes. À ce jour, ni lui ni ses entreprises ne font l’objet de sanctions ou d’accusations officielles dans ce dossier. L’entrepreneur n’a pas répondu aux sollicitations concernant les constatations des experts de l’ONU. Mais les éléments s’accumulent.

Une chaîne d’approvisionnement sous l’œil des enquêteurs

Les enquêteurs se concentrent notamment sur les trajectoires suspectes de plusieurs appareils. Repérés à N’Djamena dès novembre 2024, leurs vols n’apparaissent sur aucune des principales plateformes indépendantes de suivi aérien. Les experts soupçonnent des mesures volontaires destinées à rendre leurs déplacements plus difficiles à détecter.

L’analyse d’images satellites, de données de téléphonie mobile et d’une vidéo disponible en ligne a néanmoins permis de reconstituer une partie de leurs trajets vers Nyala et Koufra, dans le sud-est de la Libye. Entre janvier et juillet 2026, plusieurs Boeing 727 et avions-cargos Iliouchine Il-76 auraient ainsi atterri de nuit à Nyala.

Du côté tchadien, l’Autorité de l’aviation civile affirme qu’aucun de ces Boeing n’avait reçu l’autorisation d’opérer depuis le territoire national, tout en rappelant qu’elle n’exerce pas de contrôle sur l’aviation militaire. Le ministre des Affaires étrangères, Abdoulaye Sabre Fadoul, a invoqué le secret-défense et répété que l’implication de son pays dans le conflit soudanais demeurait strictement diplomatique.

Craig Munro a, de son côté, rejeté tout lien entre Contractor Airways et les FSR. Il conteste également que des avions appartenant à l’entreprise aient atterri à Nyala ou à Koufra.

Jusqu’à 2 000 mercenaires colombiens

Le rapport de l’ONU détaille également la présence de combattants colombiens aux côtés des FSR. Les experts jugent crédible une estimation comprise entre 1 500 et 2 000 hommes, surnommés les « Loups du désert ».

Ces anciens militaires auraient installé une base à Nyala dès mars 2025. Leur rôle aurait été de piloter des drones, former les troupes locales ou participer à la préparation de l’offensive contre El-Fasher, dernier grand bastion de l’armée soudanaise au Darfour avant sa chute en octobre 2025.

Le Trésor américain a déjà sanctionné plusieurs intermédiaires et sociétés accusés d’avoir recruté et envoyé d’anciens militaires colombiens au Soudan. Washington estime que des centaines d’entre eux ont rejoint les FSR depuis septembre 2024, dans des fonctions de combat, de formation ou d’appui technique.

Selon le projet de rapport, ces mercenaires auraient été recrutés par Global Security Services Group, une société établie aux Émirats arabes unis. La mission émiratie auprès de l’ONU assure que les autorités du pays ont enquêté sur cette entreprise sans trouver de preuve de son implication dans des activités de mercenariat au Soudan. La société n’a pas répondu aux demandes de réaction.

L’embargo sur le Darfour contourné

Ces révélations touchent au cœur de la mission du Groupe d’experts des Nations unies, chargé de surveiller l’application de l’embargo sur les armes imposé au Darfour depuis 2004. Ce dispositif vise notamment à empêcher la livraison de matériel militaire aux groupes armés non gouvernementaux opérant dans la région.

L’identification d’un corridor aérien entre N’Djamena et Nyala montre que la puissance militaire des FSR ne repose pas uniquement sur leurs ressources soudanaises. Elle s’appuierait également sur un réseau international associant compagnies aériennes, sociétés de sécurité privée, recruteurs, anciens militaires et relais logistiques au Tchad, en Libye, en Somalie et aux Émirats arabes unis.

Ces approvisionnements auraient contribué à renforcer les capacités des FSR pendant le siège d’El-Fasher. Après la prise de la ville, les paramilitaires et leurs alliés ont été mis en cause dans des massacres, des violences sexuelles, des enlèvements et des attaques visant particulièrement les populations non arabes. En février 2026, une mission d’enquête de l’ONU a estimé que les opérations menées dans la région présentaient les caractéristiques d’une campagne génocidaire planifiée.

L’enquête des Nations unies se poursuit et le rapport n’est pas encore définitif. Mais ses premières conclusions mettent en lumière la mécanique internationale qui alimente la guerre soudanaise. Derrière les attaques de drones et le recrutement de mercenaires au Darfour, une chaîne d’approvisionnement continue de fonctionner en marge des circuits officiels, malgré un embargo en vigueur depuis plus de vingt ans.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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