
Bill Gates a publié mercredi une tribune de près de 6 000 mots consacré aux bouleversements que s’apprête à provoquer l’intelligence artificielle. Parmi ses mises en garde, le cofondateur de Microsoft réserve une place à part aux pays à faibles revenus, l’Afrique en tête, qu’il décrit comme l’une des régions les mieux placées pour tirer parti de cette technologie, à condition que son accès ne reste pas verrouillé par les pays riches.
Un texte alarmiste qui laisse une porte ouverte à l’Afrique
Intitulé « The turbulent AI era is here. The choices we make now are critical » et publié sur son blog Gates Notes, la tribune dresse un tableau plutôt sombre de la transition en cours, entre risque accru de cyberattaques et menace sur des pans entiers de l’emploi. Gates y résume sa position par une formule qu’il reprend depuis plusieurs jours dans la presse américaine : l’intelligence artificielle sera « le plus grand égalisateur jamais inventé » ou « la pire source d’injustice » que le monde ait connue. Le sort des pays pauvres traverse une bonne partie du texte.
L’agriculture, chantier jugé prioritaire
Gates dit s’attendre à ce que l’agriculture soit, dans les pays à faible revenu, le secteur où les effets de l’IA se feront sentir le plus vite. Dans la majorité de ces pays, les agriculteurs n’ont accès ni à des prévisions météo fiables, ni à des conseils sur le choix des semences, la santé du bétail ou l’état des sols. Avec la croissance démographique et le dérèglement climatique, ce manque pèse chaque année un peu plus sur les récoltes.
Gates parie que l’intelligence artificielle permettra à des exploitants disposant de très peu de moyens de recevoir, depuis leur téléphone, des recommandations aussi fiables que celles dont bénéficient aujourd’hui les fermes les plus riches, avec à la clé des rendements en hausse.

Santé et éducation, les deux autres fronts
L’agriculture n’épuise pas le sujet. Gates cite aussi la santé, où l’IA pourrait épauler des personnels soignants en nombre insuffisant, faciliter les diagnostics et accélérer la recherche sur des maladies qui continuent de frapper durement le continent. Sa fondation, qui dispose encore d’environ dix-neuf ans avant d’achever son plan de dépenses de 200 milliards de dollars, veut justement que l’intelligence artificielle serve à accélérer ses programmes contre le VIH, la tuberculose, le paludisme et la malnutrition. Sur l’éducation, Gates évoque des outils numériques capables d’aider les enseignants à repérer les difficultés des élèves et à proposer un accompagnement adapté au niveau de chacun.
Le verrou des langues africaines
Gates pose toutefois une réserve : il ne veut pas que ces technologies restent conçues pour les seules populations des pays riches. Les modèles doivent, selon lui, fonctionner dans les langues parlées là où sa fondation intervient, pas uniquement dans les grandes langues internationales. Il indique sur ce point que la fondation travaille déjà avec OpenAI, Google, Microsoft et Anthropic. Le chantier reste immense : des centaines de langues africaines demeurent aujourd’hui à peine représentées dans les grands modèles de langage, faute de données suffisantes pour les entraîner.
Une opportunité qui ne tient pas toute seule
Rien, dans ce scénario, ne se produira automatiquement. Gates appelle les gouvernements et les acteurs philanthropiques à intervenir pour empêcher que les gains de l’IA ne profitent qu’à une minorité. Sans cet effort, prévient-il, la même technologie pourrait au contraire élargir l’écart entre pays riches et pays pauvres. L’Afrique concentre les deux issues possibles de ce pari : des besoins criants en médecins et en conseillers agricoles qui pourraient en faire l’une des grandes bénéficiaires de l’IA, mais aussi un risque réel d’être laissée à l’écart si ses infrastructures, ses langues et ses usages ne sont pas intégrés dès maintenant au développement de la technologie.




