Ne m’appelez plus jamais Dakar


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Rallye Paris-Dakar moto
Rallye Paris-Dakar moto

Il y a des noms qui ne désignent plus seulement un lieu. Ils deviennent une promesse, un imaginaire, une boussole. “Dakar”, dans la bouche du monde, n’est pas qu’une capitale au bord de l’Atlantique. C’est l’Afrique, l’aventure, le désert, la poussière, l’horizon sans fin, la chaleur qui éprouve les machines et révèle les hommes, c’est le rallye par exellence. C’est l’épopée. C’est un mythe moderne. Et c’est justement là que le malaise commence. Dakar n’est pas qu’un mot. C’est une dette.

Car aujourd’hui, le « Dakar » se court loin de Dakar. L’événement a changé de continent, mais il conserve le nom et avec lui, l’aura. Le lancement de l’édition 2026 en est l’illustration parfaite : le site officiel, Dakar.com, présente une course du 3 au 17 janvier 2026, entièrement en Arabie saoudite, avec un tracé en boucle autour de Yanbu. Le nom  reste africain, le récit aussi. Mais le territoire, non.

On nous dira : « C’est une marque. » On nous expliquera : « La propriété intellectuelle permet » On nous renverra à des dépôts, des logos, des contrats. Soit. Mais une marque n’est pas née dans le vide. Elle s’est construite sur une histoire. Et cette histoire, c’est celle d’un continent traversé, filmé, raconté, fantasmé. Pendant des années, le « Paris-Dakar« , et même plus anciennement le « Paris-Alger-Dakar » a vendu au monde une Afrique à la fois rude et sublime : un territoire d’épreuves, de dépassement, de légende. Son fondateur Thierry Sabine y est décédé en 1986 avec Daniel Balavoine. En 1988 on a compté 7 décès. Au total, ce sont près de 80 personnes qui ont perdu la vie lors du Rallye, dont 33 pilotes. 24 concernent des motards, 6 des pilotes automobiles, 1 un pilote de camion, et 2 ont été tués lors de conflits avec des rebelles locaux. Parmi les 46 non-concurrents décédés figurent aussi 14 journalistes et membres d’équipes d’assistance, 23 spectateurs et 4 enfants. Le Dakar s’est construit une image dans le sang, celui des concurrents, mais aussi celui des africains.

Dakar, l’Afrique et le Sénégal n’ont pas seulement accueilli la course. Ils ont donné une part d’eux-mêmes : leur nom, leur image, leur prestige, leur hospitalité, leur rôle final dans le récit. La ligne d’arrivée à Dakar, c’était plus qu’une géolocalisation : c’était la consécration, le moment où l’Afrique devenait la scène de la victoire.

Alors posons une question simple : comment accepter que ce capital symbolique soit exploité sans contrepartie, sans partenariat digne, sans reconnaissance institutionnelle à la hauteur ? Comment accepter qu’un nom africain devenu universel continue à créer de la valeur ailleurs, pendant que ceux qui l’ont rendu possible restent au bord de la route ?

Le problème n’est pas seulement juridique. Le problème est politique, culturel, moral. Et oui, il touche à une question que l’Afrique connaît trop bien : l’appropriation.

On prélève un nom, une image, une légende. On transforme l’origine en storytelling. On garde le prestige, on change le territoire. On conserve la magie du mot, mais on efface progressivement ce qu’il signifie réellement. C’est une mécanique connue : l’Afrique comme marqueur d’intensité, comme réservoir d’imaginaire, comme décor de courage mais rarement comme partenaire à part entière.

« Dakar », c’est un label. Et ce label reste africain

Si l’organisateur devait rappeler, à chaque utilisation du mot, que la course ne se déroule plus en Afrique, il ne serait plus crédible. Parce que la vérité est brute : sans le mot « Dakar », l’événement perd une partie de sa mythologie. Ce n’est pas un détail de communication. C’est le cœur de la valeur.

Et c’est bien pour cela qu’il faut parler de dette.

Logo du rallye Paris Dakar
Logo du rallye Paris Dakar

Une dette de reconnaissance, d’abord. Reconnaître officiellement que le mythe « Dakar » est né d’une relation avec un pays, une ville, un continent. Reconnaître que l’identité de l’épreuve s’est forgée dans la traversée africaine, dans l’arrivée à Dakar, dans l’imaginaire sahélien. Si le logo du rallye est un Targui, c’est à dire un touareg, c’est bien en hommage aux terres traversées.

Une dette de partenariat, ensuite. Il ne s’agit pas d’exiger l’impossible ni de réclamer un droit de propriété sur un mot universel. Il s’agit de réclamer ce qui, partout ailleurs, serait considéré comme normal : un accord structuré, public, durable entre l’organisateur et Dakar/Sénégal. Un partenariat qui ne soit pas une photo opportuniste, mais un mécanisme concret : contribution annuelle à des programmes sportifs pour la jeunesse, financement de projets de sécurité routière, soutien à des initiatives environnementales et patrimoniales, valorisation d’archives et de mémoire autour du « Paris-Dakar » historique. Les possibilités sont multiples.

Une dette de partage, enfin. Partage de visibilité, partage de narration, partage d’impact. Car si l’événement prospère grâce à un nom africain, il doit créer quelque chose d’africain en retour, pas seulement des images d’archives et des clins d’œil.

Certains répondront que le Dakar appartient à ceux qui l’organisent. C’est précisément le problème : réduire un symbole à une propriété privée, c’est ignorer la dimension collective de ce qu’il est devenu. Quand un événement se nourrit si profondément d’un territoire, d’un nom, d’un imaginaire, il ne peut pas se comporter comme si ce territoire n’avait été qu’un décor interchangeable.

Dakar n’est pas interchangeable

Dakar est une capitale vivante, une jeunesse, une fierté, une mémoire. Et surtout, Dakar est le sceau final d’une légende que le monde a adorée parce qu’elle portait le parfum de l’Afrique. Ce parfum, on ne le met pas en bouteille pour le vendre sans jamais revenir saluer la source. Si le nom ne valait rien, il aurait été changé pour s’appeler Dubaï ou Yanbu.

Cette tribune n’est pas un procès mais une revendication. Une demande de justice symbolique, puis de justice tout court. Car l’Afrique a trop longtemps laissé filer ses noms, ses images, ses récits, sans exiger de retour.

Le lancement du Dakar 2026 prouve que le mot continue de faire rêver et vendre. Il est temps que ce rêve fasse aussi du bien à Dakar.

Idriss K. Sow Illustration d'après photo
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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