Uranium nigérien : un trésor de 300 millions d’euros coincé entre djihadistes et tribunaux


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Le Niger a nationalisé sa production d’uranium et lancé une contre-offensive judiciaire contre Orano. Mais 1 000 tonnes de yellowcake restent bloquées à l’aéroport de Niamey, cible d’une attaque de l’État islamique fin janvier.

Le stock dort sur le tarmac. Quelque 1 000 tonnes de concentré d’uranium, le fameux yellowcake, sont entreposées depuis des semaines à l’aéroport Diori-Hamani de Niamey. Valeur estimée : 300 millions d’euros selon Orano, le groupe français qui en revendique la propriété. C’est précisément là, dans la nuit du 28 au 29 janvier, que l’État islamique a lancé une attaque inédite contre la capitale nigérienne, endommageant hangars et aéronefs.

C’est comme un symbole, l’uranium nigérien cristallise désormais toutes les tensions : géopolitiques, économiques, environnementales et sécuritaires.

Une contre-offensive judiciaire musclée

Le 4 février, le ministre nigérien de la Justice, Alio Daouda, a officialisé le lancement de poursuites contre Orano, tant devant les juridictions nationales qu’étrangères. « Le Niger a décidé d’initier des procédures judiciaires contre Orano afin d’obtenir condamnation et réparation des préjudices subis », a-t-il déclaré, dénonçant des « terres souillées par l’exploitation » et des « déchets toxiques déversés à l’air libre ».

Cette annonce fait suite à la découverte, en décembre 2025, de 400 tonneaux contenant des matières radioactives sur l’ancien site minier de Madaouéla, près d’Arlit. Les mesures effectuées auraient révélé des niveaux de radioactivité de 7 à 10 microsieverts par heure, soit dix à vingt fois supérieurs au seuil normal de radioactivité. Niamey a mis en place un comité d’experts chargé de documenter l’ensemble des préjudices environnementaux, sanitaires et fiscaux accumulés sur cinquante ans d’exploitation.

Des chiffres qui alimentent le ressentiment

Au-delà des accusations de pollution, le gouvernement nigérien avance des données économiques explosives. Selon le ministre de la Justice, entre 1971 et 2024, 86 % des revenus tirés de l’exploitation de l’uranium auraient bénéficié à Orano (ex-Areva), contre seulement 9,2 % pour le Niger. Le groupe français conteste ces chiffres, rappelant que la Somaïr versait redevances et impôts à l’État nigérien.

La nationalisation de la Somaïr, décrétée en juin 2025, visait précisément à rééquilibrer ce partage. Mais la mesure a déclenché une riposte juridique immédiate d’Orano. Le groupe a saisi le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi) et affirme avoir obtenu, en septembre 2025, une décision interdisant au Niger de vendre ou transférer l’uranium stocké. En décembre, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour « vol en bande organisée », évoquant des faits susceptibles de « servir les intérêts d’une puissance étrangère ».

Le paradoxe d’un trésor inexportable

Mais le Niger a beau avoir repris le contrôle formel de son uranium, il se trouve dans l’incapacité de l’écouler. Pays enclavé, il a fermé sa frontière avec le Bénin et entretient des relations glaciales avec le Nigeria voisin. La route alternative vers le Togo traverse des zones où les groupes djihadistes sont actifs.

L’uranium reste donc bloqué à l’aéroport de Niamey, théâtre de l’attaque du 29 janvier. Ce jour-là, le général Tiani a accusé nommément les présidents français, béninois et ivoirien d’avoir « sponsorisé » les assaillants, avant de remercier les « partenaires russes » pour leur aide. L’État islamique a pourtant revendiqué l’opération…

Qui a vraiment besoin de qui ?

Derrière le bras de fer, une réalité économique moins favorable à Niamey qu’aux discours souverainistes. Orano a considérablement diversifié ses approvisionnements ces dernières années. Le groupe s’est renforcé au Kazakhstan, où les coûts d’extraction sont bien inférieurs, et vient d’obtenir 900 millions de dollars des États-Unis pour un projet d’enrichissement. L’uranium nigérien ne représente plus qu’une fraction marginale de sa production.

Pour le Niger, en revanche, la ressource reste vitale. Mais sans expertise technique, sans capitaux étrangers et sans corridors d’exportation sécurisés, la souveraineté proclamée sur l’uranium risque de rester théorique. Comme le résume un analyste cité par Control Risks : « L’uranium est coincé non pas à cause d’un complot français, mais à cause d’un désordre local complet. »

Une affaire aux ramifications multiples

L’affaire Orano-Niger dépasse le cadre d’un simple différend commercial. Elle incarne les fractures post-coloniales, les tensions autour de l’exploitation des ressources naturelles et la judiciarisation croissante des rapports entre États africains et multinationales occidentales.

En instrumentalisant le passif environnemental d’un demi-siècle d’extraction, Niamey cherche à renverser le narratif et à présenter Orano en prédateur plutôt qu’en partenaire spolié. La stratégie vise aussi à créer un levier de négociation sur le stock bloqué. Mais tant que les routes d’exportation resteront fermées et que la menace djihadiste planera sur la capitale, ce trésor de 300 millions d’euros demeurera un symbole encombrant de souveraineté proclamée et d’impuissance réelle.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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