Crise du carburant au Sahel : le Niger durcit le ton, le Mali sous pression djihadiste


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Assimi Goïta, Abdourahamane Tiani et Ibrahim Traoré
Assimi Goïta, Abdourahamane Tiani et Ibrahim Traoré

Au Sahel, l’approvisionnement en carburant est devenu un enjeu stratégique aux immenses répercussions politiques et sécuritaires. Entre attaques armées sur les routes commerciales, pénuries persistantes et décisions coercitives prises par Niamey, la crise met à rude épreuve la coopération entre États sahéliens. Le Mali, confronté à un blocus djihadiste inédit, dépend plus que jamais du soutien nigérien, tandis que les autorités tentent de maintenir les flux énergétiques essentiels à l’économie et à la vie quotidienne des populations.

La crise énergétique qui frappe le Mali prend une nouvelle dimension régionale. Alors que les groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda multiplient les attaques contre les axes routiers et les convois de carburant, le Niger a décidé de sanctionner sévèrement les transporteurs refusant d’assurer les livraisons vers son voisin. Entre solidarité politique, enjeux sécuritaires et risques économiques, l’approvisionnement en hydrocarbures devient un test majeur pour l’Alliance des États du Sahel (AES).

Le Niger retire des licences face au refus des transporteurs

À Niamey, les autorités ont opté pour une ligne dure. Le ministère nigérien des Transports a annoncé le retrait des licences de plusieurs entreprises de transport et de chauffeurs ayant décliné les missions de livraison de carburant à destination du Mali. En cause : la dangerosité extrême du trajet, régulièrement ciblé par des attaques djihadistes. Au total, 14 sociétés de transport et 19 chauffeurs ont été sanctionnés pour non-exécution de contrats. Pour le gouvernement nigérien, ce refus met en péril des engagements stratégiques pris entre États alliés, dans un contexte de crise régionale aiguë. Niamey estime que la continuité des livraisons relève désormais de l’intérêt national et sécuritaire.

Depuis septembre, le Mali fait face à un blocus de facto orchestré par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda. La stratégie est claire : frapper les chaînes d’approvisionnement en carburant afin de paralyser l’économie, désorganiser les transports et accentuer la pression sociale sur Bamako. Les principaux axes reliant le Mali au Sénégal, à la Côte d’Ivoire, à la Mauritanie et à la Guinée ont été visés. Des camions-citernes ont été incendiés ou pillés, parfois malgré des escortes militaires. Résultat : pénuries dans les stations-service, flambée des prix du transport et ralentissement généralisé de l’activité économique.

Le Niger, pilier énergétique et allié politique du Mali

Pays producteur de pétrole, le Niger s’est imposé comme un partenaire clé du Mali dans cette crise. En juillet, les deux États ont signé un accord portant sur la fourniture de 85 millions de litres de carburant sur six mois, destinés notamment aux régions nord du Mali, vastes et difficiles à sécuriser. Fin novembre, un convoi de 82 camions-citernes a atteint Bamako après un périple de près de 1 400 kilomètres depuis Niamey. Escortée par des forces de sécurité conjointes de l’AES, cette opération a permis de soulager temporairement la pénurie et de stabiliser partiellement le marché local des hydrocarbures.

Au-delà de son impact économique limité, cette livraison a revêtu une forte portée politique. Elle constitue la première opération logistique d’envergure menée dans le cadre de l’Alliance des États du Sahel, qui regroupe le Mali, le Niger et le Burkina Faso après leur retrait de la CEDEAO. Pour les autorités de l’AES, il s’agissait de démontrer la réalité de la solidarité sahélienne face aux sanctions, aux pressions extérieures et à la menace terroriste. L’escorte militaire conjointe, mobilisant blindés et unités spécialisées, a été présentée comme un signal de coordination sécuritaire renforcée.

Kayes, nouveau front stratégique du conflit

Selon des experts maliens du secteur énergétique, la capitale Bamako aurait besoin de près de 150 citernes de carburant par jour pour fonctionner normalement. Les 82 camions livrés ne représentent donc qu’une bouffée d’oxygène temporaire. Les livraisons prévues pour les mois suivants ont été compromises par les refus des chauffeurs, mettant en lumière les limites humaines et sécuritaires de cette stratégie. D’où la décision nigérienne de contraindre les acteurs du transport à honorer leurs engagements, quitte à susciter des tensions internes.

La région de Kayes, longtemps considérée comme relativement épargnée, est devenue l’un des épicentres de la crise. Située à l’ouest du Mali, elle constitue un maillon essentiel du corridor Bamako-Dakar et concentre une large part de la production aurifère nationale. Depuis l’été, attaques de postes de sécurité, sabotages routiers et menaces contre les entreprises se multiplient. En ciblant Kayes et Nioro du Sahel, le JNIM cherche à démontrer sa capacité à frapper des zones jusque-là perçues comme secondaires, tout en perturbant les échanges régionaux.

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Très attaché à l’Afrique Centrale que je suis avec une grande attention. L’Afrique Australe ne me laisse pas indifférent et j’y fais d’ailleurs quelques incursions
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