Ceuta, Melilla et l’héritage d’Abdelkrim : une frontière peut-elle devenir un pont entre l’Afrique et l’Europe ?


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Rachid Raha et Abdelkrim El Khattabi
Rachid Raha et Abdelkrim El Khattabi

Alors que la crise migratoire de Ceuta a ravivé les tensions les plus anciennes autour des enclaves espagnoles en Afrique du Nord, le militant amazigh Rachid Raha propose une tout autre lecture de l’histoire du Rif. S’appuyant sur la figure d’Abdelkrim El Khattabi, il défend l’idée de faire de Ceuta et Melilla des plateformes de coopération économique entre l’Afrique et l’Europe.

Une crise qui replace les enclaves au centre du débat

Depuis la fin du mois de juillet 2026, Ceuta est confrontée à une crise migratoire d’une ampleur inédite. Au moins 72 000 personnes ont franchi la frontière depuis le Maroc en l’espace de deux jours, les 30 et 31 juillet. Selon les bilans les plus récents, au moins 80 personnes ont perdu la vie en tentant la traversée, un chiffre que plusieurs sources espagnoles portent à plus d’une centaine de victimes en y ajoutant les décès recensés côté marocain. Le 28 août, Madrid a fini par solliciter l’appui de Frontex, d’Europol et de l’Agence de l’Union européenne pour l’asile, afin d’accélérer l’identification des personnes toujours présentes dans l’enclave.

Pour Rachid Raha, président de la Fondation David Montgomery Hart d’études amazighes et de l’Assemblée mondiale amazighe, cet épisode ne doit pas seulement relancer les discours sécuritaires sur les murs et les contrôles. Il y voit l’occasion de reposer, à plus long terme, la question du rôle de Ceuta et Melilla, en s’appuyant sur un épisode précis de l’histoire du Rif.

Abdelkrim, le désastre d’Annual et la marche sur Melilla

L’histoire à laquelle se réfère Rachid Raha remonte à juillet 1921. Cette année-là, les combattants rifains dirigés par Mohamed Abdelkrim El Khattabi, un ancien fonctionnaire de l’administration espagnole devenu chef de la résistance, infligent à l’armée espagnole l’une des plus lourdes défaites de son histoire coloniale lors de la bataille d’Annual. Les estimations varient selon les sources, entre 10 000 et 15 000 morts côté espagnol. Un bilan transmis aux Cortès à l’époque évoquait plus précisément 13 192 victimes.

Cette victoire permet aux forces rifaines de contrôler une large partie du territoire et d’approcher les portes de Melilla. Abdelkrim tente alors de structurer une organisation politique autour de ce qui deviendra la République des tribus du Rif, dotée d’un gouvernement et d’une administration.

C’est ce moment que retient particulièrement Rachid Raha car Melilla ne sera jamais attaquée par les troupes rifaines. Il s’appuie sur l’entretien qu’Abdelkrim accorde au journaliste espagnol Luis de Oteyza, dans lequel le chef rifain explique avoir voulu empêcher des combattants, galvanisés par la victoire, de pénétrer dans la ville et de s’en prendre à la population civile. Il aurait envoyé son frère Mhamed, à la tête de plusieurs centaines d’hommes, pour contenir cette menace. Les historiens confirment que les forces rifaines, arrivées aux abords de Melilla, ne s’en sont pas emparées, même si les raisons de ce choix restent débattues et certains travaux y voient aussi une erreur stratégique, qui aurait permis à l’Espagne de reconstituer ses forces.

« Le Rif ne combat pas les Espagnols »

Rachid Raha appuie surtout sa démonstration sur une déclaration écrite d’Abdelkrim, datée d’août 1922, dans laquelle celui-ci affirme que le Rif ne combat pas les Espagnols mais l’impérialisme qui cherche à lui retirer sa liberté. Abdelkrim y précise que son territoire reste ouvert aux Espagnols venus sans armes, comme techniciens, commerçants, industriels ou travailleurs.

Pour Raha, ce texte montre qu’Abdelkrim ne concevait pas son combat comme un affrontement entre musulmans et chrétiens, ni entre l’Afrique et l’Europe, mais comme une lutte pour l’indépendance politique du Rif qui n’excluait pas les échanges économiques et techniques avec les Européens.

Ce rappel historique ne doit cependant pas occulter la brutalité de la guerre du Rif. L’usage d’armes chimiques par l’Espagne contre les populations civiles et les combattants rifains est aujourd’hui solidement documenté par les travaux historiques. Des recherches récentes ont également mis en évidence l’utilisation de substances chimiques par l’armée française en 1925.

Des enclaves transformées en plateformes euro-africaines

C’est cette logique d’échange, plutôt que de confrontation, que Rachid Raha voudrait voir appliquée aujourd’hui à Ceuta et Melilla. Son projet ne remet pas en cause la souveraineté espagnole sur les deux villes et ne cherche pas à trancher le différend territorial avec le Maroc mais il propose de le dépasser par la coopération économique.

Concrètement, Ceuta et Melilla pourraient devenir des plateformes associant l’Union européenne et l’Afrique du Nord dans des secteurs comme les métiers portuaires, les technologies numériques, la santé, les énergies renouvelables, le tourisme durable ou l’agro-industrie. Raha propose aussi la création d’un fonds pour l’emploi des jeunes du Rif et d’Afrique du Nord, associant l’Union européenne, l’Espagne et les pays de la région. L’objectif serait de remplacer une partie de l’économie informelle frontalière par une économie productive reliant le nord du Maroc, les ports méditerranéens et le marché européen.

Une proposition confrontée aux tensions du moment

Le scénario défendu par Rachid Raha se heurte cependant à une réalité immédiate car Ceuta et Melilla restent au cœur d’un contentieux territorial ancien entre l’Espagne et le Maroc exacerbé ces dernières semaines encore par le gpouvrenement marocain. La crise migratoire de cet été a plutôt eu l’effet inverse de celui qu’il souhaite, en poussant les autorités espagnoles à prolonger les digues, à déployer l’armée puis, fin août, à solliciter Frontex. Mais plus le risque d’affrnotement augmente et plus la proposition de Rachid Raha prend sens.

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