
Quatre semaines après l’entrée massive de dizaines de milliers de personnes à Ceuta, les grands journaux madrilènes ont déplacé leur cible. Ils désignent désormais Mohammed VI et les hommes de son entourage. Certains titres vont plus loin et présentent l’indépendantisme rifain comme la véritable fragilité du trône.
Dimanche 23 août, ABC ouvre son édition sur une pleine page occupée par le portrait du souverain marocain, sous le titre « Todo pasa en Marruecos por la corte de Mohamed VI ». Le quotidien conservateur madrilène y décrit un système où les décisions remontent à un cercle restreint de proches du roi, composé de membres de sa famille, d’amis d’enfance et d’anciens camarades d’université, et replace la crise migratoire dans la question plus vaste :du pouvoir de décision à Rabat.
Les 30 et 31 juillet, environ 70 000 personnes sont entrées irrégulièrement à Ceuta depuis le Maroc, principalement par la digue du Tarajal, dans une ville qui compte à peine plus de 83 000 habitants. L’Institut de médecine légale de Ceuta a recensé 82 morts en mer. La majorité des arrivants est repartie vers le Maroc dans les jours suivants, mais environ 2 168 mineurs sont restés, et la crise a continué de se jouer sur le terrain sanitaire et politique.
Un tabou éditorial levé à Madrid
La presse espagnole a longtemps désigné un adversaire institutionnel, « Rabat » ou « le gouvernement marocain ». Depuis le début du mois d’août, elle nomme des individus. El Mundo Financiero publie ainsi, le 23 août, un texte de Francisco Trejo Jiménez qui énumère l’entourage royal comme un écosystème en compétition permanente : Fouad Ali El Himma, conseiller que l’auteur surnomme « le Vice-roi », Abdellatif Hammouchi, patron des appareils de sécurité, et Yassine Mansouri, responsable du renseignement extérieur. S’y ajoute la variable successorale, avec l’ombre portée du prince héritier Moulay El Hassan et de sa mère, la Princesse Lalla Salma, sur les équilibres du Palais.
The Objective a suivi la même piste en attribuant à El Himma une manœuvre destinée à affaiblir l’exécutif espagnol. El Confidencial a recueilli le témoignage de deux anciens agents des services marocains exilés en Occident, qui attribuent l’épisode de Ceuta à l’appareil sécuritaire du royaume plutôt qu’aux réseaux de passeurs. Des publications plus marginales, comme El Distrito, avancent qu’un mouvement frontalier de cette ampleur reste impossible sans feu vert du Makhzen, la structure de pouvoir qui entoure la monarchie.
La portée de ce déplacement se mesure au regard du droit marocain. L’atteinte à la personne du roi y reste un délit pénal, et les condamnations pour offense au souverain se poursuivent. Les journaux madrilènes formulent donc publiquement des hypothèses que leurs confrères marocains ne peuvent pas formuler chez eux, ce qui explique une partie de l’irritation de Rabat. Alors que le Maroc a renforcé son contrôle repressif sur les influenceurs et rappeurs marocains, il ne peut avoir d’influence sur les médias espagnols.
Ce que disent les sondages espagnols
L’hypothèse d’un basculement de l’opinion espagnole contre Mohammed VI demande de la prudence. Les enquêtes publiées depuis début août mesurent une hostilité à l’État marocain mais pas encore sur l’image du souverain lui-même.
Selon SocioMétrica, institut qui travaille pour El Español, 89 % des Espagnols estiment que le Maroc a permis ou encouragé l’entrée massive, dont 85 % des électeurs du PSOE. Une enquête Sigma Dos donne 82 % de soutien à une militarisation de la frontière, 72 % chez les électeurs socialistes. Près de 80 % des sondés jugent qu’il existe un risque que le Maroc tente de s’emparer par la force de Ceuta et Melilla. Ces chiffres proviennent de panels en ligne non probabilistes, réalisés les 5 et 6 août sur 1 690 réponses pour SocioMétrica.
Le gouvernement espagnol visé à travers Mohammed VI
Une autre donnée déplace la cible : 77,4 % des personnes interrogées estiment que le gouvernement espagnol n’a pas renforcé la frontière « pour ne pas déranger le Maroc ». Le Makhzen sert largement d’instrument dans une bataille intérieure espagnole dirigée contre Pedro Sánchez, avec en toile de fond le virage de Madrid sur le Sahara occidental en 2022. Le gouvernement a pris les devants en demandant lui-même la comparution de quatre ministres devant le Congrès, en session extraordinaire : Margarita Robles le 25 août, Félix Bolaños le 27, Fernando Grande-Marlaska et José Manuel Albares le 28. La manœuvre visait à devancer le Parti populaire, qui réclamait les mêmes explications au Sénat.
Dans la rue, la séquence a pris un autre tour. L’arrivée à Ceuta du député européen d’extrême droite Alvise Pérez et d’influenceurs anti-immigration a déclenché des contre-manifestations conduites par la communauté musulmane locale, en grande partie d’origine marocaine. Pérez a dû se réfugier dans un bar avant d’être escorté par la police.
Le glissement vers la question rifaine
Le second déplacement vient d’un texte d’El Mundo Financiero qui relativise la guerre de succession au Palais pour désigner le Rif comme la menace la plus sérieuse. Il cite nommément le Parti national rifain (PNR), qui défend l’autodétermination et l’indépendance de la région, un sujet le Palais préférerait éviter.
Fondé en Europe en septembre 2021 et officiellement déclaré le 16 septembre 2023, le PNR se réclame de l’héritage d’Abdelkrim el-Khattabi et de la République du Rif proclamée en 1921, écrasée en 1926 par la France et l’Espagne au moyen d’armes chimiques. Le parti soutient que l’intégration du Rif au Maroc en 1956 s’est faite sans consultation populaire et réclame la reconnaissance internationale d’un « État suspendu ».
Sa chronologie récente éclaire la séquence espagnole. Le 2 mars 2024, le PNR a inauguré un bureau de représentation à Alger. Le 14 septembre 2024, à Bruxelles, il a signé une déclaration commune avec le Front Polisario prévoyant une reconnaissance mutuelle entre « République du Rif » et « République sahraouie ». Son troisième congrès s’est tenu à Bruxelles le 20 septembre 2025. En mai 2026, trois mois avant Ceuta, il a ouvert sa première antenne en Espagne, son président Oussama Redouane invoquant la proximité géographique et les liens historiques avec le Rif. Le 31 juillet 2026, pendant la crise, le parti a publié une lettre ouverte au peuple espagnol.
Le contre-feu de Rabat
Rabat a répliqué par ses propres relais. Le360, présenté par Le Monde dès 2016 comme un site proche du secrétaire particulier du roi Mounir Majidi et du Palais, a publié un texte intitulé « La dangereuse avancée de la haine antimarocaine en Espagne », qui désigne Vox comme une menace pour les intérêts de Mohammed VI et impute à la « crise migratoire de Sebta » un rôle de carburant pour les groupes ultras.
Le même média avait attribué la crise au « statut intenable » de Ceuta et Melilla, qualifiées de territoires occupés appelés à « réintégrer leur environnement naturel ». Le quotidien Al-Sabah emploie sans détour l’expression « Ceuta occupée ».
En Espagne, cette escalade alimente un procès en faiblesse instruit contre Pedro Sánchez à l’approche des comparutions parlementaires. Du côté marocain, elle entretient auprès de l’opinion une revendication sur Ceuta et Melilla formalisée devant l’ONU en 1975, alors que l’organisation reconnaît la souveraineté espagnole sur les deux villes.
Le point de friction concret reste Ceuta, où plus de deux mille mineurs attendent une décision sur leur sort et où les habitants venus s’opposer à Alvise Pérez étaient pour beaucoup d’origine marocaine.





