
Condamnée à un an de prison ferme après avoir accusé des policiers marocains de corruption, Yass Naubelle a quasiment disparu des radars médiatiques deux mois après son arrestation. Française sans soutien diplomatique visible, elle rejoint une liste croissante de créateurs de contenu et de militants poursuivis au Maroc pour leurs publications numériques.
En quelques jours à peine, une vidéo tournée à Marrakech a valu à Yass Naubelle une arrestation à l’aéroport puis une condamnation à un an de prison ferme. Depuis, l’affaire est retombée dans un silence presque complet.
Cette influenceuse française d’origine algérienne, âgée de 30 ans et suivie par environ 20 000 personnes sur TikTok, séjournait à Marrakech lorsqu’elle a publié une vidéo critiquant la conduite de certains automobilistes marocains. Elle y mettait aussi en cause le comportement de la police routière, accusant certains agents de « gratter de l’argent » lors des contrôles. Des propos que les autorités ont interprétés comme une accusation de corruption visant une institution publique.
Automobilistes visés ou police accusée : deux lectures qui s’affrontent
La presse algérienne et la presse marocaine ne racontent pas tout à fait la même histoire. Une partie des médias algériens présente la jeune femme comme une touriste emprisonnée pour avoir simplement critiqué la manière de conduire des Marocains. Les médias marocains insistent au contraire sur les accusations de corruption et sur des propos jugés injurieux envers la population. or le sujet de la corruption est tabou au Maroc et plusieurs centaines de jeunes de la GEN Z 212 sont en prison justement pour avoir dénoncé le népotisme et la corruption des élites marocaines.
C’est cette seconde lecture qu’a retenue la justice marocaine. Le 13 juin 2026, Yass Naubelle a été interpellée à l’aéroport Marrakech-Ménara alors qu’elle s’apprêtait à embarquer pour la France, à la suite d’une enquête ouverte après la diffusion de sa vidéo. Le 22 juin, le tribunal correctionnel de Marrakech l’a condamnée à un an de prison ferme, à 2 000 dirhams d’amende (environ 190 euros) et aux frais de justice, pour diffusion d’allégations mensongères à caractère diffamatoire et outrage à un organisme institué par la loi. Elle disposait de dix jours pour faire appel.
Le jugement complet, les arguments de la défense et l’issue d’un éventuel appel restent inaccessibles publiquement. Impossible, dans ces conditions, de savoir précisément quels passages de la vidéo ont fondé la condamnation ni quelles preuves ont établi le caractère mensonger des accusations.
Une Française que Paris n’a pas défendue publiquement
Une pétition demandant une procédure transparente et une assistance juridique et consulaire n’a suscité qu’une mobilisation limitée. Aucune intervention publique du gouvernement français ou de l’ambassade de France au Maroc n’a été signalée.
Cette absence de déclaration ne prouve pas l’absence de démarches confidentielles, et l’assistance consulaire ne permet de toute façon pas à la France d’obtenir automatiquement la libération d’une ressortissante condamnée à l’étranger. En effet, un consulat ne peut intervenir dans une procédure judiciaire locale mais en l’occurence, Paris n’a exprimé aucune préoccupation publique concernant la sévérité d’une peine d’un an de prison infligée à une ressortissante française pour des propos tenus sur TikTok.
La double appartenance franco-algérienne de Yass Naubelle nourrit, chez ses soutiens, le sentiment qu’elle ne bénéficie pas de la même mobilisation que d’autres Français détenus à l’étranger.
Zineb Kharroubi et Mehdi Black Wind,
Le procédé n’est pas nouveau. Afrik.com a déjà raconté, en juillet, comment le Maroc resserre l’étau autour de ses critiques installés à l’étranger, à travers les dossiers du journaliste Ali Lmrabet, de l’historien Maâti Monjib et de la militante Zineb Kharroubi. Cette dernière, franco-marocaine interpellée le 12 février 2026 à l’aéroport Marrakech-Ménara, a été condamnée le 29 juin à six mois de prison avec sursis pour incitation à commettre des délits par voie électronique. Elle avait juste appelé à soutenir les manifestation de la GEN Z 212…
Le rappeur et réalisateur marocain Mehdi Black Wind, installé près de Marseille, a connu une situation comparable. Le 10 juillet 2026, il a été empêché de quitter le territoire à l’aéroport de Rabat-Salé, avant d’être placé en détention quelques jours plus tard pour outrage à une institution constitutionnelle. Il a obtenu une liberté provisoire le 31 juillet, dans l’attente de la poursuite de son procès.
Le message adressé à la diaspora est que publier depuis la France ne protège pas contre des poursuites au Maroc dès lors que l’auteur revient sur le territoire, qu’il s’agisse d’un déplacement professionnel ou d’une simple visite familiale.
Soukaina Glamour, Saida El Alami, Betty Lachgar : la justice face aux publications numériques
Le 17 août, la justice marocaine a condamné Soukaina Janah, connue sous le pseudonyme de Soukaina Glamour, à dix mois de prison ferme, 500 dirhams d’amende et trois ans d’interdiction d’utiliser ou d’apparaître sur les réseaux sociaux, ses vidéos ayant été jugées contraires à la pudeur publique. Cette interdiction retire à l’influenceuse, au-delà du contenu sanctionné, son principal espace d’expression et son outil professionnel.
D’autres dossiers relèvent davantage de la liberté politique que de l’influence commerciale. La blogueuse et défenseure des droits humains Saida El Alami purge une peine de trois ans de prison, confirmée en appel en décembre 2025, pour des publications dénonçant la corruption et des violations des droits humains. Amnesty International considère qu’elle a été condamnée pour avoir exercé pacifiquement sa liberté d’expression et réclame sa libération. La militante féministe francophone Ibtissame « Betty » Lachgar a, elle, été condamnée à trente mois de prison après avoir publié une photographie où elle porte un tee-shirt jugé offensant envers l’islam. Une condamnation confirmée en appel en octobre 2025 qu’Amnesty International considère également comme une publication provocatrice relevant de la liberté d’expression.
Ces affaires répondent à des qualifications pénales distinctes, corruption alléguée, atteinte à la pudeur, outrage institutionnel, appel à manifester, offense religieuse… et ne doivent pas être confondues entre elles. Elles montre cependant qu’au Maroc, une publication numérique peut désormais provoquer une arrestation et déboucher sur une peine de prison.
Dans le dossier Yass Naubelle, la question touche aussi à la sévérité de la réponse pénale pour une critique sur les réseaux sociaux et au silence, pour l’instant public, d’une France qui semble avoir laissé l’une de ses ressortissantes seule face à la justice marocaine. Une gagnotte en ligne a été lancée pour permettre à sa maman d’aller au Maroc soutenir sa fille.




