Maroc : Mohammed VI, les rappeurs et les frères Azaitar


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Mohammed VI pouvoir, rap et MMA
Mohammed VI pouvoir, rap et MMA

Maintenu en détention provisoire le 22 juillet par le tribunal d’Aïn Sebaâ, à Casablanca, Mehdi Black Wind sera jugé le 31 juillet pour « outrage à une institution constitutionnelle ». Son cas prolonge une série de poursuites visant des rappeurs marocains critiques, alors que Mohammed VI depuis des années sa proximité avec les frères Azaitar, champions d’arts martiaux mixtes. Ce contraste éclaire la manière dont le pouvoir distingue les célébrités qui renforcent son récit de celles qui le contestent.

Mohammed VI déteste-t-il les rappeurs ? Rien ne permet de l’affirmer. Le souverain marocain a fréquenté des artistes issus des cultures urbaines, parmi lesquels Maître Gims, et la monarchie patronne de grands festivals comme Mawazine, où le rap occupe une place importante.

L’affaire Mehdi Black Wind montre pourtant qu’une frontière demeure. Les artistes qui divertissent ou restent à distance des sujets politiques sensibles évoluent sans entrave. Ceux qui utilisent leur notoriété pour parler de corruption, d’inégalités ou de la monarchie s’exposent à la justice. La crainte porte moins sur le rap que sur la parole autonome dont ce genre musical devient le véhicule.

Mehdi Black Wind, un rappeur devenu problème politique

De son vrai nom El Mahdi Lyoubi, âgé de 34 ans et installé en France depuis une dizaine d’années, Mehdi Black Wind a été empêché de prendre un avion pour Marseille à l’aéroport de Rabat-Salé le 10 juillet 2026. Convoqué par la Brigade nationale de la police judiciaire à Casablanca, il s’est présenté le 13 juillet et a été placé en garde à vue le soir même, avant d’être déféré devant le parquet le 15 juillet et incarcéré à la prison d’Oukacha.

Le 22 juillet, le tribunal d’Aïn Sebaâ a rejeté sa demande de mise en liberté et reporté l’audience au 31 juillet. Le ministère public le poursuit sur le fondement de l’article 179 du Code pénal, qui réprime l’outrage à une institution constitutionnelle. Human Rights Watch rapporte que son avocate a évoqué une poursuite pour outrage au roi ou au prince héritier, infraction passible de quatre ans de prison. Le mouvement de suspension des prestations engagé par les avocats marocains a contraint l’artiste à se défendre seul lors de cette première audience.

Une série d’interpellation

Son arrestation est intervenue deux jours après celle du journaliste Ali Lmrabet, interpellé le 12 juillet à l’aéroport de Tanger puis relâché après un tollé international. Plus de sept cents acteurs culturels, dont le cinéaste Faouzi Bensaidi et les actrices françaises Adèle Haenel et Aïssa Maïga, ont signé une tribune réclamant sa libération. L’Association marocaine des droits humains a demandé l’arrêt des poursuites visant les voix critiques, et une centaine de sympathisants se sont rassemblés devant le tribunal le jour de l’audience.

Les faits précis reprochés à l’artiste restent à établir par la justice, mais le contexte politique dépasse le dossier pénal.

Mehdi Black Wind s’est fait connaître après le mouvement du 20-Février de 2011. Ses textes évoquent Tazmamart, les frustrations de la jeunesse et la concentration du pouvoir. Également réalisateur, il a signé plusieurs courts-métrages sur les luttes des personnes exilées et l’héritage colonial français. En 2025, il a soutenu le mouvement GenZ 212, qui contestait les dépenses consacrées aux infrastructures sportives alors que la santé et l’éducation publiques restaient en difficulté. La répression de ces manifestations a fait trois morts et des centaines de jeunes croupissent encore en prison. En reliant la colère sociale à la responsabilité des institutions, le rappeur rend son propos politiquement sensible.

Du rap toléré au rap sanctionné au Maroc

L’affaire s’inscrit dans une histoire déjà longue. En 2012, Mouad Belghouat, alias El Haqed, a été condamné à un an de prison pour une chanson jugée offensante envers la police. Puis en 2014, le rappeur Mr Crazy a purgé trois mois de détention pour des accusations comprenant l’offense à une institution de l’État.

En 2019, Gnawi a été condamné à un an de prison pour outrage à des fonctionnaires après la diffusion d’une vidéo insultant la police. Son arrestation est survenue quelques jours après la sortie d’« Aâcha El Chaâb », morceau dénonçant le chômage et la corruption, avec une allusion critique au roi. Les autorités ont officiellement dissocié les poursuites de la chanson, une explication contestée par la défense et Amnesty International. Plus récemment, Souhaib Qabli, connu sous le nom de L7assal, a écopé de huit mois de prison pour avoir prétendument offensé une institution constitutionnelle, ses chansons visant la normalisation avec Israël et la dégradation des services publics.

Chaque procédure repose sur une infraction précise : outrage à la police, à un fonctionnaire ou à une institution. L’accumulation des dossiers produit un effet politique plus large, en rappelant aux artistes que certaines critiques peuvent les faire basculer du statut de musicien à celui de prévenu.

Pourquoi les combattants de MMA dérangent-ils moins le Makhzen ?

Le contraste avec Yusef Kaddur et les frères Azaitar est saisissant. Abu Bakr, Ottman et Omar Azaitar, combattants germano-marocains d’arts martiaux mixtes, sont entrés au palais royal en 2018 comme entraîneurs personnels du souverain, l’année de sa séparation d’avec Lalla Salma. Leur accès au roi, leur train de vie ostentatoire et leur influence présumée ont provoqué de vives tensions au sein du Makhzen, où plusieurs responsables sécuritaires ont exprimé leur hostilité.

Le MMA offre pourtant presque l’image inverse du rap politique. Le combattant met en scène la force individuelle, la discipline et le drapeau national. Même lorsqu’il cultive une esthétique de « bad boy », son message reste compatible avec le récit du pouvoir, celui d’un Maroc performant, capable de produire des champions reconnus à l’étranger.

Le rappeur parle du chômage, de l’hôpital, de la prison ou des inégalités. Et il nomme parfois les responsables. Un champion s’intègre au cercle du pouvoir. Il finit par être un symbole national.

Ce que le pouvoir redoute : perdre le récit de la rue

Le rap marocain touche une population jeune qui ne lit pas les éditoriaux politiques et ne milite pas dans les partis. Ses morceaux circulent sur YouTube, TikTok ou Instagram, hors des circuits médiatiques traditionnels. Quelques phrases y résument un sentiment social plus efficacement que de longs discours d’opposition. Le rappeur donne à la colère des mots et un rythme, et peut transformer une frustration isolée en expérience collective.

La monarchie marocaine apprécie certains codes de la culture urbaine mais plutôt la réussite spectaculaire, la célébrité internationale ou le luxe. Mohammed VI a été décrit comme attiré par les personnalités au style « bad boy », combattants ou artistes, et il est réputé généreux envers certaines vedettes. Mais cette fascination s’arrête lorsque le « bad boy » cesse d’être une figure de divertissement pour devenir un acteur politique.

L’enjeu de l’affaire Mehdi Black Wind n’est pas de savoir si le roi aime le rap ou préfère le MMA, mais de comprendre pourquoi le système célèbre une transgression esthétique et sanctionne une transgression politique. L’audience du 31 juillet se tiendra à Aïn Sebaâ. En parralèle, de nouveaux rassemblements s’annoncent à Casablanca, Marseille, Genève, Paris et Amsterdam.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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