Maroc : de Soukaina Glamour à la GenZ 212, la justice reprend la main sur les réseaux sociaux


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Soukaina Glamour
Soukaina Glamour

Dix mois de prison et, surtout, trois années d’interdiction de réseaux sociaux : la condamnation de Soukaina Glamour illustre jusqu’à la caricature la nouvelle fermeté marocaine envers les créateurs de contenu. Derrière les affaires de « bonnes mœurs », une autre répression vise rappeurs, militants et figures de la GenZ 212. Depuis les manifestations de l’automne 2025, le pouvoir cherche à reprendre le contrôle d’un espace numérique devenu celui d’une jeunesse qu’il ne maîtrise plus.

Le 17 août 2026, le tribunal de première instance de Marrakech a condamné Soukaina Janah, alias Soukaina Glamour, à dix mois de prison ferme et 500 dirhams d’amende, assortis d’une interdiction d’utiliser ou d’apparaître sur les réseaux sociaux pendant trois ans. L’influenceuse avait été interpellée le 12 août à l’aéroport de Casablanca pour la diffusion de vidéos jugées contraires à la pudeur publique. En 2020, elle avait déjà été condamnée à deux ans de prison dans l’affaire « Hamza mon bb », un scandale de diffamation et de chantage.

Les autorités peuvent faire valoir qu’un État est légitime à poursuivre les infractions à caractère sexuel ou la diffamation. Fin 2025, une vague d’interpellations d’influenceurs accusés d’indécence avait d’ailleurs reçu le soutien d’une partie de l’opinion. L’objectif est que les utilisateurs des réseaux sociaux comprennent qu’une vidéo, une chanson ou une publication peuvent conduire au tribunal ou en prison.

De l’influenceuse Soukaina Glamour au rappeur : la prison comme modération

Soukaina Glamour n’est pas la seule créatrice de contenu arrêtée dans un aéroport. Le 13 juin 2026, l’influenceuse franco-algérienne Yass Naubelle a été interpellée à Marrakech après une vidéo critiquant la police routière. Elle a été condamnée à un an de prison ferme pour outrage et allégations mensongères.

Du côté du rap marocain, la dimension politique devient explicite. En novembre 2025, Hamza Raid, qui avait participé aux rassemblements de la GenZ 212 à Casablanca, a été condamné à un mois de prison avec sursis pour attroupement non armé et incitation à commettre des délits par voie électronique. Quelques semaines plus tard, le rappeur Pause Flow écopait de trois mois avec sursis pour des paroles jugées outrageantes envers des institutions.

En mars 2026, le curseur est monté d’un cran avec L7assal. Ses morceaux dénoncent la corruption, la dégradation des services publics et la normalisation des relations avec Israël. Il a été condamné à huit mois de prison ferme pour outrage à une institution constitutionnelle. Une peine confirmée en appel le 28 avril. Le 10 juillet, à l’aéroport de Rabat-Salé, le rappeur et réalisateur Mehdi Black Wind, installé près de Marseille, a été empêché de quitter le territoire et placé en détention quelques jours plus tard sous la même incrimination, il a obtenu sa liberté provisoire le 31 juillet, dans l’attente d’un procès dont l’audience doit reprendre le 2 octobre.

Depuis GenZ 212, le réseau social est devenu un territoire politique

Cette succession de dossiers doit se lire en rapport avec le soulèvement de la GenZ 212 à l’automne 2025. Le mouvement s’était développé sur Discord, TikTok et Instagram, où des jeunes sans parti ni leader ont réussi à imposer dans le débat national leurs revendications sur la santé, l’éducation, le chômage et la corruption.

La répression a été massive avec plus de 2 400 personnes poursuivies, dont 1 500 placées en détention, selon le bilan communiqué fin octobre 2025 par la présidence du ministère public. Si les autorités ont insisté sur les violences commises en marge des défilés, les ONG dénoncent des arrestations arbitraires et des peines disproportionnées allant jusqu’à quinze ans de prison à Agadir. La surveillance s’est ensuite déplacée de la rue vers les écrans. Le 12 février 2026, Zineb Kharroubi, figure de la GenZ 212 en France, a été arrêtée à son arrivée à l’aéroport de Marrakech avant d’être condamnée, le 29 juin, à six mois de prison avec sursis.

Mohammed VI et la volonté de reprendre la main sur la jeunesse

Ce contrôle renforcé tranche avec l’article 25 de la Constitution, qui garantit la liberté d’expression et de création artistique. Aucun élément ne permet d’affirmer que Mohammed VI a ordonné ces arrestations, mais cette politique judiciaire reste indissociable du pouvoir, le roi présidant le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire.

La séquence ouverte par GenZ 212 révèle une stratégie à deux faces. Dans son discours du 10 octobre 2025, Mohammed VI a reconnu l’urgence de répondre aux attentes sociales en matière d’emploi, de santé et d’éducation, sans toutefois évoquer les manifestations ni les arrestations. Les revendications sociales sont donc entendues, à condition de rester dans les limites fixées par l’État. Le Maroc veut une jeunesse connectée, mais pas lorsqu’elle transforme TikTok, YouTube ou le rap en instruments de contestation.

Le dossier de Soukaina Glamour se situe à l’opposé des chansons engagées d’un rappeur. Son interdiction de réseaux sociaux pendant trois ans parachève pourtant le même dispositif visant à discipliner ceux qui produisent du contenu, quel que soit leur registre.

La jeunesse n’a-t-elle que la fuite en perspective ?

Le risque pour le pouvoir est de pousser une génération tentée par l’exil à considérer que le problème est aussi l’impossibilité de s’exprimer librement. Fin juillet 2026, ce désir de départ a pris une forme littérale. En quarante-huit heures, quelque 72 000 personnes, en majorité de jeunes Marocains, ont franchi illégalement la frontière de l’enclave espagnole de Ceuta, la plupart à la nage en contournant les digues du Tarajal et de Benzú. Il s’agit du plus important afflux migratoire jamais enregistré à cette frontière, très au-delà des quelque 8 000 entrées de mai 2021.

Une commission espagnole de médecine légale a recensé au moins 80 morts quand des ONG avancent au moins 141 victimes et des dizaines de disparus.

L’épisode a placé le pouvoir face à sa propre logique. Le ministère de l’Intérieur a mis en cause « l’exploitation de l’espace numérique » et la « diffusion de désinformation » pour expliquer la ruée vers Fnideq, avant d’annoncer, mi-août, l’arrestation de dizaines de Marocains soupçonnés d’avoir relayé de nouveaux appels au départ. Le même espace numérique qui sert à surveiller les rappeurs et les influenceuses échappe à l’État dès lors qu’il devient le vecteur d’un désir de partir. Comme le montre le parcours de Mehdi Black Wind ou de Zineb Kharroubi, la contestation se poursuit désormais aussi depuis la France, où la justice marocaine n’a pas prise sous réserve que cette diaspora ne remettent pas les pieds au pays.

Zainab Musa
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Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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