
Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a répondu à la polémique récemment suscitée par le Président américain, Donald Trump, au sujet du financement du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD). Le dirigeant éthiopien a rejeté sans ambages les propos de Donald Trump qui faisait allusion à un financement américain du barrage.
Un nom catégorique de l’Éthiopie
L’Éthiopie a vigoureusement démenti toute implication financière des États-Unis dans la construction du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, un projet emblématique et hautement sensible sur le plan géopolitique. Ce mardi, devant la Chambre des représentants du peuple, le Premier ministre Abiy Ahmed a assuré que son pays n’avait pas reçu « un seul centime » de la part d’un gouvernement étranger pour financer cet ouvrage colossal, contredisant frontalement des déclarations récentes du Président américain, Donald Trump.
« Le barrage a été construit uniquement grâce aux ressources propres de l’Éthiopie », a martelé Abiy Ahmed, rappelant que le financement reposait essentiellement sur des campagnes nationales de mobilisation, des obligations achetées par les citoyens, les entreprises publiques et la diaspora. Une fierté nationale, selon Addis-Abeba, qui voit dans le GERD le symbole de son droit au développement et à l’autonomie énergétique.
Une réponse politique à une sortie controversée de Donald Trump
La réaction éthiopienne fait suite à des propos tenus par Donald Trump fin janvier à la Maison Blanche. Le Président américain s’était publiquement interrogé sur un éventuel financement américain du barrage, allant jusqu’à déclarer : « Pourquoi aurions-nous fait cela ? Nous l’avons financé. Ce pays… quelle chose de terrible ». Des propos qui ont suscité incompréhension et irritation à Addis-Abeba, où les autorités ont rapidement dénoncé une affirmation infondée.
Au-delà de la question financière, ces déclarations ont ravivé les soupçons d’une tentative de repositionnement diplomatique des États-Unis dans un dossier régional explosif. Trump a par ailleurs adressé une lettre au Président égyptien, Abdel Fattah el-Sissi, proposant de relancer les négociations autour du barrage et de réactiver une médiation internationale sur le partage des eaux du Nil, un sujet de discorde depuis plus d’une décennie.
Le GERD, cœur d’un bras de fer régional
Construit sur le Nil Bleu, dans la région de Benishangul-Gumuz, près de la frontière soudanaise, le Grand barrage de la Renaissance est le plus vaste projet hydroélectrique d’Afrique. Avec une capacité installée de plus de 6 000 mégawatts à terme, il est destiné à transformer l’Éthiopie en hub énergétique régional, capable d’exporter de l’électricité vers les pays voisins.
Mais ce projet stratégique est aussi au cœur de tensions persistantes avec l’Égypte et le Soudan, situés en aval du Nil. Le Caire considère le barrage comme une menace existentielle, craignant une réduction durable du débit du fleuve, dont dépend plus de 90 % de ses ressources en eau. Le Soudan, quant à lui, oscille entre inquiétudes hydrauliques et reconnaissance des bénéfices potentiels du barrage en matière de régulation des crues et d’accès à une électricité bon marché.
Malgré plusieurs cycles de négociations, sous l’égide de l’Union africaine ou avec l’implication ponctuelle d’acteurs internationaux, aucun accord juridiquement contraignant n’a été trouvé sur les modalités de remplissage et d’exploitation du barrage.
Addis-Abeba revendique un modèle de financement « souverain » et annonce un autre grand projet
En insistant sur l’absence de financement étranger, Abiy Ahmed cherche aussi à renforcer le narratif d’une Éthiopie maîtresse de ses choix stratégiques. Le GERD a été largement financé par des ressources internes, dans un contexte où les bailleurs internationaux étaient réticents à s’engager, précisément en raison des tensions régionales qu’il suscitait. Cette mobilisation nationale, souvent présentée comme sans précédent, a permis au gouvernement éthiopien de contourner les contraintes financières extérieures, mais aussi de politiser fortement le projet, érigé en cause nationale transcendant les clivages internes.
Dans le même discours, Abiy Ahmed a annoncé la finalisation prochaine d’un autre projet hydroélectrique majeur, cette fois sur le fleuve Omo. Dotée d’une capacité installée de 2 200 mégawatts et d’une production annuelle estimée à 6 460 gigawattheures, cette infrastructure confirme l’ambition de l’Éthiopie de capitaliser sur son potentiel hydraulique pour soutenir sa croissance économique et industrielle. Cette stratégie énergétique s’inscrit dans une vision à long terme visant à répondre à une demande intérieure en forte hausse, tout en renforçant l’influence régionale d’Addis-Abeba par l’exportation d’électricité.
Une médiation américaine relancée, mais sous conditions
La proposition de Donald Trump de relancer les négociations sur le barrage intervient dans un contexte régional tendu, marqué par des équilibres fragiles dans la Corne de l’Afrique. Si Washington se dit prêt à jouer un rôle de facilitateur, l’Éthiopie reste prudente, échaudée par les précédentes tentatives de médiation perçues comme favorables aux positions égyptiennes. Pour Addis-Abeba, toute discussion future devra reconnaître explicitement le droit souverain de l’Éthiopie à exploiter ses ressources hydriques, sans remettre en cause un barrage désormais en grande partie achevé et déjà partiellement opérationnel.
Au-delà de la polémique sur un supposé financement américain, l’épisode illustre la centralité croissante des enjeux hydriques dans les relations internationales africaines. Le Nil, fleuve transfrontalier par excellence, cristallise des rivalités historiques, des déséquilibres de pouvoir et des visions opposées du développement. En niant catégoriquement toute aide étrangère, l’Éthiopie envoie un message clair : le Grand barrage de la Renaissance n’est pas seulement un projet énergétique, mais un acte de souveraineté politique, dont Addis-Abeba entend garder le contrôle, malgré les pressions diplomatiques et les tentatives de réengagement des grandes puissances.




