Tensions au Tigré : vers un apaisement ou sur le fil du rasoir ?


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région du Tigré
région du Tigré

Après plusieurs jours d’affrontements dans la région du Tigré, dans le nord de l’Éthiopie, les principaux acteurs locaux ont lancé des appels répétés à l’apaisement et au dialogue, dans un contexte de tensions croissantes entre le gouvernement fédéral et les autorités tigréennes. Au moment où ces déclarations sont faites, les signaux politiques, eux, restent contradictoires et les civils redoutent une reprise plus large du conflit qui avait ravagé la région de 2020 à 2022.

La situation demeure confuse en Ethiopie. Entre les appels à la paix des responsables tigréens et la situation réelle sur le terrain, il est difficile de présager l’issue de ces tensions qui opposent une nouvelle fois les autorités tigréennes aux responsables fédéraux.

Tigré : deux voix qui convergent vers la paix

À la télévision nationale éthiopienne, le général Tadesse Werede, président de l’administration régionale intérimaire du Tigré, a affirmé que le retrait des forces régionales avait été motivé par une volonté claire d’éviter le retour à la guerre. Il a condamné les récentes frappes de drones et réitéré son appel pour une solution pacifique et négociée aux tensions actuelles, soulignant que « nous n’avons aucune envie de retourner à la guerre ». Ces propos s’inscrivent dans une rhétorique d’apaisement visant à rassurer une population déjà traumatisée par des années de conflit meurtrier.

Dans le même temps, le Front de Libération du Peuple du Tigré (TPLF en anglais) a publié une déclaration appelant à la « retenue et au dialogue », prête à engager des négociations sous l’égide de l’Union africaine (UA). Le parti, principal acteur politique dans la région, a réaffirmé son engagement envers le processus de paix issu de l’accord signé à Pretoria en 2022, bien que ce processus ait été mis à mal par les récentes violences.

Violences récentes et incertitudes stratégiques

Malgré ces appels à la désescalade, des affrontements significatifs ont eu lieu entre forces fédérales et tigréennes fin janvier 2026, les plus importants depuis la fin de la guerre en 2022. Ces combats, notamment autour de zones disputées dans l’ouest du Tigré, ont ravivé les craintes d’une reprise généralisée de la violence. Rien n’indique toutefois que ces escarmouches soient le prélude à une guerre totale, selon plusieurs observateurs. Par ailleurs, des frappes de drones ont touché des camions de marchandises dans le nord du Tigré, faisant au moins un mort et un blessé, selon des responsables locaux. Ces attaques, attribuées par certains à l’armée fédérale, ont été dénoncées par le TPLF comme une violation de l’accord de Pretoria.

Sur la scène politique nationale, le Premier ministre, Abiy Ahmed, est resté discret sur ces développements récents, notamment sur les frappes de drones et les affrontements. Cette absence de communication claire renforce les incertitudes quant à la stratégie du gouvernement fédéral vis-à-vis du Tigré et alimente les inquiétudes des populations locales. Dans ce climat de méfiance, Ethiopian Airlines a suspendu ses vols vers la région du Tigré depuis plusieurs jours, une décision qui complique les déplacements et accentue l’isolement de la zone. Les habitants doivent composer avec l’absence de services aériens et l’incertitude sur l’avenir immédiat.

Des plaies encore ouvertes

Le Tigré fut le théâtre d’une guerre brutale entre l’armée fédérale éthiopienne et les forces du TPLF de novembre 2020 à novembre 2022, un conflit qui a causé plusieurs centaines de milliers de morts, des déplacements massifs et des souffrances humanitaires profondes. L’accord de Pretoria, signé en 2022 sous la médiation de l’Union africaine, avait mis fin à ce cycle de violence, mais sa mise en œuvre est restée fragile et incomplète.

Depuis, des incidents réguliers, y compris des accusations croisées de violations de l’accord et des opérations militaires localisées, témoignent du manque de confiance persistant entre Addis-Abeba et Mekele. Tant le gouvernement que le TPLF continuent de s’accuser mutuellement de saper la paix, rendant toute avancée durable difficile.

Un fragile moment de vérité

Alors que les voix appelant à la retenue et au dialogue se multiplient, la situation dans le Tigré demeure extrêmement fragile. La plupart des observateurs estiment que la paix ne pourra être consolidée que si les deux parties respectent les engagements pris à Pretoria, si un cadre de négociation crédible est maintenu et si des garanties sont offertes pour la sécurité et le développement de la région. Cependant, le manque de clarté stratégique côté fédéral et la persistance des tensions locales compliquent cet horizon.

Les prochains jours seront probablement décisifs : l’évolution des dialogues médiatisés par l’Union africaine, la transparence des intentions du gouvernement fédéral et l’atténuation des violences locales détermineront si l’Éthiopie peut éviter un nouveau cycle de conflit destructeur.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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