
L’Afrique gagne du terrain dans les classements macroéconomiques, mais sa part dans l’industrie mondiale stagne. L’Africa Industrialisation Index 2025 (AII), publié par la Banque africaine de développement (BAD), met en lumière un paradoxe persistant. Ainsi, malgré des progrès statistiques réels, le continent peine à briser sa dépendance aux exportations de matières premières brutes et à densifier ses chaînes de valeur régionales.
L’appareil productif africain progresse, mais le défi de la valeur ajoutée reste entier. Présenté par la BAD lors de ses Assemblées annuelles à Brazzaville, l’Africa Industrialisation Index 2025 évalue la trajectoire industrielle de 54 pays sur la période 2010-2024.
Les indicateurs globaux affichent une dynamique positive car 41 pays ont amélioré leur score d’industrialisation, entraînant une progression de 6 % de la performance continentale. En valeur absolue, la valeur ajoutée manufacturière (VAM) de l’Afrique est passée de 285 milliards de dollars en 2020 à 351 milliards de dollars en 2025.
Pourtant, cette croissance ne suffit pas à modifier les équilibres mondiaux. L’Afrique représente toujours moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et seulement 1,4 % des exportations de biens transformés. Le continent reste positionné en bas de la chaîne de valeur. En effet, il extrait les ressources, mais externalise leur transformation et réimporte les produits finis.
Classement AII 2025 de la BAD : la prime aux politiques structurées
Le rapport 2025 consacre un basculement symbolique en tête du classement continental : le Maroc s’empare de la première place, devançant l’Afrique du Sud et l’Égypte. Ce trio de tête, historiquement talonné par la Tunisie et l’île Maurice, démontre l’efficacité des stratégies industrielles de long terme, portées par des secteurs intégrés comme l’automobile, l’aéronautique et le développement de zones économiques spéciales (ZES).
Au-delà de ces locomotives, l’enjeu crucial pour le second cercle d’économies (Côte d’Ivoire, Sénégal, Algérie, RDC) est de basculer d’une économie d’extraction à une économie de transformation. Qu’il s’agisse du cacao ivoirien, du coton ouest-africain, du gaz algérien ou du cuivre congolais, kles ressurces souffrent des mêmes goulots d’étranglement :
- Un déficit chronique d’infrastructures logistiques et transfrontalières.
- Un accès limité à une énergie stable, fiable et compétitive pour les PME.
- Une rareté des financements de long terme, notamment en monnaie locale.
Valorisation des matières premières : sortir du piège de l’exportation brute
Le diagnostic de l’AII 2025 est sans appel et la croissance statistique peut coexister avec une perte massive de richesse potentielle. Tant que les matières premières quittent le continent avant d’être transformées, les emplois industriels, les compétences techniques et les marges bénéficiaires sont exportés.
Cette fragmentation des écosystèmes productifs se reflète directement dans les chiffres du commerce intra-africain. Selon le rapport, les échanges entre pays africains plafonnent à 14,4 % du commerce total du continent, contre plus de 55 % en Asie et 60 % en Europe. Les tissus industriels nationaux fonctionnent encore en silos, déconnectés de leurs voisins immédiats.
Quel est l’impact de la ZLECAf sur l’industrialisation en Afrique ?
Souvent présentée comme le catalyseur de l’émergence africaine, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) se heurte à une réalité matérielle. L’ouverture des frontières est inefficace si les pays n’ont pas de produits manufacturés à s’échanger. Sans une base industrielle diversifiée, l’accord risque de stimuler l’importation de biens finis d’Asie, d’Europe ou du Moyen-Orient au détriment de la production locale.
Le succès de la ZLECAf repose sur la création de complémentarités industrielles régionales. Le schéma cible implique que des intrants produits dans un pays soient transformés dans un second, assemblés dans un troisième, puis commercialisés sur l’ensemble du marché unique africain. L’enjeu est de passer d’un simple espace de libre-échange de marchandises à un véritable réseau interconnecté de chaînes de valeur.
L’objectif est de capter la demande intérieure et le marché africain
L’avenir industriel du continent dépendra de sa capacité à sécuriser sa propre souveraineté économique. L’urbanisation rapide avec le développement de grandes métropoles, l’essor démographique et le développement des classes moyennes créent un marché intérieur massif pour les biens de consommation courante, la pharmacie, les engrais, les matériaux de construction et l’agro-industrie.
Si cette demande croissante continue d’être satisfaite par les importations, l’Afrique ratera sa transition économique. L’Africa Industrialisation Index 2025 dessine la trajectoire d’un continent en mutation, mais dont le modèle reste inachevé. Le véritable saut qualitatif n’adviendra pas par les volumes extraits, mais par la capacité des États à fabriquer africain pour consommer et vendre africain.



