
À Kintélé, les Assemblées annuelles 2026 de la Banque africaine de développement (BAD) dépassent le cadre financier. En annonçant la suppression des visas pour les ressortissants du continent dès le 1er janvier 2027, Denis Sassou N’Guesso a posé une question aussi évoqué récemment par Aliko Dangote, l’Afrique peut-elle financer son développement tout en entravant la circulation de ses entrepreneurs, investisseurs et citoyens ?
Quand le financement percute la question des frontières
Brazzaville devait être le centre névralgique de la finance africaine et elle est devenue en plus le catalyseur d’un débat sur la libre circulation. Depuis le 25 mai, le Centre international de conférences de Kintélé accueille les 61es Assemblées annuelles du Groupe de la BAD, couplées à la 52e Assemblée du Fonds africain de développement.
Plus de 3 000 délégués (ministres des Finances, gouverneurs de banques centrales, investisseurs et bailleurs) y planchent jusqu’au 29 mai sur un défi de taille : mobiliser des ressources à grande échelle dans un monde fragmenté. Pour le Mauritanien Sidi Ould Tah, entré en fonction en septembre dernier, il s’agit du premier grand baptême du feu à la tête de l’institution, après l’ère Akinwumi Adesina.
Mais la grand-messe a pris une dimension politique inattendue lors de la Journée de l’Afrique. Denis Sassou N’Guesso a profité de la tribune pour annoncer l’exemption de visa pour tous les Africains à compter du 1er janvier 2027. « Je saisis cette occasion solennelle pour annoncer ce jour qu’à partir du 1er janvier 2027, l’entrée en République du Congo ne sera plus jamais soumise au visa pour tous les peuples africains », a déclaré le chef de l’État congolais, appelant dans la foulée à dépasser « l’égoïsme et le nationalisme étroit » via un passeport africain unique.
Ce choix rappelle une réalité souvent oubliée : l’intégration africaine ne se décrète pas seulement dans les sommets sur la Zlecaf ou les marchés financiers. Elle se joue d’abord aux postes-frontières, dans les aéroports et dans les consulats.
Le pragmatisme face aux grands chiffres
L’annonce congolaise résonne comme un écho direct à la nouvelle stratégie de la BAD. L’institution pousse le continent à s’émanciper de l’aide et des prêts concessionnels pour structurer ses propres ressources, capter l’épargne locale et attirer les capitaux privés.
Sidi Ould Tah avait donné le ton en ouverture : « Le développement de l’Afrique doit être façonné par le leadership africain. Nous ne pouvons plus nous contenter de solutions de fortune face à un déficit de financement qui frôle les 400 milliards de dollars par an. » Un paradoxe, alors que la BAD estime à 4 000 milliards de dollars l’épargne dormante dans les fonds de pension et souverains du continent.
Or, ce marché unique restera théorique tant que les cerveaux et les capitaux butteront sur des barrières administratives. C’est pourquoi, Brazzaville fait cette annonce pour renforcer son attractivité au cœur de l’Afrique centrale.
Une croissance positive mais sous perfusion
En parallèle, la présentation du rapport sur les Perspectives économiques en Afrique 2026, le 26 mai, a calmé d’éventuels excès d’euphorie. La BAD table sur une croissance du PIB africain de 4,2 % en 2026 (contre 4,4 % en 2025), avant un espoir de rebond à 4,4 % en 2027.
Ce léger coup de frein montre que le continent reste très sensible aux éléments extérieurs, notamment les tensions au Moyen-Orient qui entrainent une volatilité des prix de l’énergie et des engrais. En outre, l’Afrique est toujours étouffée par le coût de sa dette et sa croissance ne suffit pas à elle seule à transformer les économies ni à résorber le chômage des jeunes.
Pour la BAD, le financement et la dématérialisation des frontières sont deux priorités allant de pair.
Le piège de l’effet d’annonce
Le Congo n’est pas le premier à franchir le pas. Le Bénin applique l’exemption totale depuis 2020. Plus récemment, le 18 mai 2026, le Togo s’est lancé avec une formule de 30 jours soumise à une déclaration en ligne. Le Rwanda, le Kenya et la Gambie avancent sur la même ligne.
Pour Brazzaville, il faudra transformer ce discours politique en stratégie économique réelle d’ici le 1er janvier 2027 si le pays veut s’imposer comme le carrefour des affaires en Afrique centrale. Mais à Kintélé, les dirigeants ont rappelé que pour peser collectivement, l’Afrique doit d’abord apprendre à lever ses propres verrous.



