400 milliards à trouver, 4 000 à mobiliser : Brazzaville et l’équation africaine


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Centre de conférence de Kintélé Congo Brazzaville
Centre de conférence de Kintélé Congo Brazzaville

À Kintélé, du 25 au 29 mai, la 61e Assemblée annuelle du Groupe de la Banque africaine de développement réunit trois mille délégués autour d’un paradoxe : l’Afrique doit mobiliser autour de quatre cents milliards de dollars chaque année pour combler son déficit de financement, alors qu’elle abrite près de quatre mille milliards d’épargne domestique. Première édition pilotée par le Mauritanien Sidi Ould Tah, ce rendez-vous est aussi le premier banc d’essai grandeur nature de la Nouvelle architecture financière africaine (NAFA).

Du 25 au 29 mai, plus de 3 000 participants sont attendus à Kintélé pour les Assemblées annuelles du Groupe de la Banque africaine de développement. Première grande séquence de Sidi Ould Tah depuis son arrivée à la tête de l’institution, ce rendez-vous place l’Afrique face à la question du financement de son développement quand les guichets traditionnels se referment.

Le thème retenu, « Mobiliser les ressources à grande échelle pour le financement du développement de l’Afrique dans un monde fragmenté », résume l’urgence du moment. Le continent fait face à un déficit de financement estimé à plus de 400 milliards de dollars par an pour sa transformation structurelle, tandis que plusieurs institutions africaines évaluent à environ 4 000 milliards de dollars le capital domestique théoriquement mobilisable, notamment via les fonds de pension, les banques, les assurances et les fonds souverains.

Entre ces deux chiffres se trouveune équation encore irrésolue, l’épargne existe, mais elle circule mal. Elle finance peu les infrastructures, trop rarement l’industrie, et reste souvent prisonnière de marchés fragmentés, de cadres réglementaires prudents ou de risques jugés trop élevés.

Un retour à Brazzaville, quarante-deux ans après

Pour la République du Congo, l’événement a une portée symbolique. Brazzaville n’avait plus accueilli les Assemblées annuelles de la BAD depuis 1984. Le retour a été préparé de longue date. Le 19 septembre 2025, le gouvernement congolais et la BAD ont signé un protocole d’accord fixant les responsabilités de chaque partie dans l’organisation de cette édition.

Réélu le 15 mars 2026 avec 94,82 % des suffrages, Denis Sassou Nguesso a prêté serment le 16 avril pour un nouveau mandat. L’investiture, déjà tenue à Kintélé, a constitué la première station d’une séquence diplomatique pensée comme une démonstration de stabilité. Les Assemblées de la BAD en forment le second acte. L’arrière-plan a été patiemment construit par la représentante personnelle du chef de l’État avec rang de ministre, Françoise Joly qui est créditée par les chancelleries d’avoir articulé, sur les dossiers économiques sensibles et les négociations de dette, une doctrine de « diplomatie totale » destinée à inscrire le Congo dans la durée comme partenaire prévisible. La séquence Kintélé en porte la marque.

Mais cette vitrine aura son revers. Le Congo reste confronté à une dette publique élevée, à une économie encore très dépendante du pétrole et à une jeunesse durement frappée par le chômage. Accueillir la grande réunion annuelle de la première banque de développement du continent revient donc à exposer ses ambitions, mais aussi ses fragilités.

Le premier grand test de Sidi Ould Tah

Pour Sidi Ould Tah, cette édition de Brazzaville a valeur de premier grand oral. Élu le 29 mai 2025 à la tête de la BAD, l’ancien patron de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique a pris ses fonctions le 1er septembre suivant. Il succède à Akinwumi Adesina dans une période moins confortable que celle des grands discours sur les « High 5 ».

Le Fonds africain de développement, bras concessionnel de la BAD pour les pays les plus pauvres, fait face à des besoins croissants au moment même où plusieurs bailleurs occidentaux revoient leurs priorités. Les États-Unis ont notamment envisagé une forte réduction de leur contribution au FAD, ce qui oblige la Banque à chercher d’autres relais financiers, en Afrique, dans le Golfe ou auprès de nouveaux partenaires.

La réponse de Sidi Ould Tah tient dans une idée forte. Il veut reconstruire l’architecture financière africaine. Présentée aux dirigeants africains en février 2026, puis consolidée à Abidjan le 9 avril sous la forme d’un « Consensus d’Abidjan », cette Nouvelle architecture financière africaine pour le développement, désormais désignée sous le sigle NAFAD, vise à mieux organiser le capital africain, à mutualiser les risques et à créer des instruments capables d’attirer les investisseurs privés.

Brazzaville doit permettre de passer du concept à l’exécution. Mais si l’Afrique ne manque pas de déclarations ambitieuses, elle manque souvent de mécanismes simples, crédibles et rapides à déployer.

Une réunion sous tension géopolitique

Le contexte international donne à ces Assemblées un relief particulier. Le coût du capital reste élevé pour de nombreux États africains. Les marchés exigent des primes de risque importantes. Les chaînes de valeur mondiales sont bousculées par les tensions commerciales et les conflits. Les bailleurs traditionnels se montrent plus sélectifs. Dans le même temps, les pays du Golfe, la Chine et plusieurs institutions financières africaines cherchent à accroître leur rôle.

La BAD veut donc se placer au centre d’un nouvel équilibre. Son rôle consiste de plus en plus à transformer un projet africain jugé risqué en actif finançable par des investisseurs institutionnels.

Plusieurs rendez-vous permettront de mesurer cette ambition. Le lancement des Perspectives économiques en Afrique 2026, le 26 mai, donnera le cadre chiffré du débat. Le 28 mai, le premier Integrate Africa Forum, placé sous le thème « Made in Africa, Traded in Africa », mettra l’accent sur la ZLECAf et sur la nécessité de transformer l’intégration commerciale en échanges réels. Le lancement de l’Africa Industrialization Index 2025 et du premier Africa Industrial Investment Barometer doit également fournir de nouveaux outils pour suivre l’investissement industriel sur le continent.

Ce qu’il faudra vraiment observer

Au-delà des discours, trois points seront à surveiller :

  • Le premier concerne la NAFAD. Les Assemblées diront si cette nouvelle architecture financière reste une formule politique ou si elle débouche sur des instruments concrets : plateformes de garantie, véhicules de cofinancement, mécanismes de partage du risque, calendrier de mise en œuvre.
  • Le deuxième concerne l’épargne africaine. Mobiliser 4 000 milliards de dollars de capital domestique ne se décrète pas. Il faut rassurer les fonds de pension, modifier certaines règles prudentielles, renforcer les marchés de capitaux locaux et donner aux investisseurs des projets suffisamment solides pour justifier leur engagement.
  • Le troisième concerne la place de la BAD elle-même. Dans un paysage où la Banque mondiale, le FMI, les institutions du Golfe, la Chine et les banques régionales redessinent leurs lignes, la BAD veut apparaître comme l’institution pivot du financement africain. Brazzaville sera un test de crédibilité.

Le fleuve Congo, qui borde les deux capitales les plus proches du monde, rappelle à sa manière le paradoxe du continent. Une puissance immense, mais encore mal canalisée. À Kintélé, la question posée aux délégués sera de savoir si l’Afrique peut enfin transformer son épargne, ses ressources et ses projets en capital de développement.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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