
Derrière le trio de tête Maroc – Afrique du Sud – Égypte, une autre bataille industrielle se joue. Le Sénégal, la Côte d’Ivoire et l’Algérie avancent chacun avec ses atouts. Au-delà de la production, leur enjeu est désormais de transformer localement, exporter mieux et créer des emplois durables.
L’industrialisation africaine ne se résume plus à une affaire de géants. L’Africa Industrialisation Index 2025, publié par la Banque africaine de développement à l’occasion de ses Assemblées annuelles à Brazzaville, confirme la domination des pays les mieux installés. Le Maroc passe pour la première fois devant l’Afrique du Sud, avec un score de 0,8415 sur 1, porté par la montée en gamme de son appareil productif, la diversification de ses exportations et une politique industrielle continue. L’Égypte complète le podium continental.
Derrière ce duel très commenté, une autre lecture du rapport mérite attention : celle des pays qui cherchent à entrer dans le groupe de tête. Le Sénégal, la Côte d’Ivoire et l’Algérie ont des profils très différents. Dakar veut bâtir une base industrielle ancrée dans ses pôles territoriaux. Abidjan mise sur l’agro-industrie et la transformation locale. Alger dispose d’une base énergétique, minière et manufacturière importante, et répond au défi lancé par Tebboune de la diversification hors hydrocarbures. Trois trajectoires distinctes, une même question : qui peut devenir le prochain pôle industriel africain de référence ?
Un continent qui progresse, mais reste marginal
Le rapport de la BAD souligne une dynamique réelle car sur la période 2010-2024, 41 des 54 pays africains examinés ont amélioré leur score d’industrialisation, et la performance continentale a progressé de 6 %. Les gains les plus marqués concernent les économies les moins avancées, signe d’une convergence partielle.
Le constat global reste pourtant sévère. Selon le rapport de l’Africa Industrialisation Index 2025, l’Afrique représente moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et seulement 1,4 % des exportations manufacturières. La valeur ajoutée manufacturière par habitant est tombée en deçà des niveaux d’avant 2014. Enfin, le commerce intra-africain plafonne à 14,4 % du commerce total du continent, reflet d’écosystèmes industriels encore fragmentés.
Les outsiders peuvent profiter d’un moment particulier avec la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales, recherche de productions plus proches des marchés, montée des besoins africains en biens transformés, en matériaux, en équipements et en biens alimentaires.
Sénégal : industrialiser par les territoires
Le Sénégal a une ambition politique affichée avec la Politique industrielle et commerciale Sénégal 2050 (PICS 2050), adossée à l’Agenda national de transformation. L’objectif : satisfaire localement les principaux besoins nationaux et porter le développement dans chacun des huit pôles-territoires identifiés.
Aujourd’hui, le pôle de Dakar concentre à lui seul environ 50 % du PIB, alors que les sept autres pôles disposent de ressources comparables. Le ministère de l’Industrie et du Commerce a annoncé début février 2026 un programme de 350 milliards de FCFA pour 45 zones industrielles, dont 30 agropoles, avec l’ambition de doter chaque département d’une zone industrielle.
Reste la question centrale du financement dans un cadre budgétaire tendu. Mais le Sénégal s’impose comme un laboratoire d’industrialisation territoriale en Afrique de l’Ouest.
Côte d’Ivoire : transformer au lieu d’exporter brut
La Côte d’Ivoire part avec l’avantage d’une économie agricole puissante. Premier producteur mondial de cacao et d’anacarde, le pays vise un taux de transformation locale du cacao d’au moins 50 % à fin de cycle, contre environ 33 % atteint à mi-parcours du PND.
Abidjan a une carte régionale à jouer pour devenir non plus seulement une capitale africaine des matières premières agricoles, mais aussi une plateforme de transformation pour l’Afrique de l’Ouest, du chocolat aux produits alimentaires en passant par les matériaux de construction et le textile. Les autorités sont sur le PND 2026-2030.
Algérie : libérer une puissance industrielle
L’Algérie dispose d’énergie, d’infrastructures, de capacités publiques, d’un marché intérieur important et d’un tissu industriel déjà existant. Mais son économie reste encore trop largement dépendante des hydrocarbures.
Dans son rapport « Comment l’Algérie construit une économie dynamique pour demain » publié en avril 2025, la Banque mondiale relevait que les exportations hors hydrocarbures avaient triplé entre 2017 et 2023, à 5,1 milliards de dollars. Mais c’est encore loin de l’objectif officiel de 29 milliards à l’horizon 2030. Le portefeuille doit encore se développer car il est largement dominé à 80 % par les engrais, la sidérurgie et le ciment.
Le potentiel sectoriel est cependant réel avec la pétrochimie, l’agro-industrie, les matériaux de construction et la pharmacie. Pour s’imposer comme un véritable outsider industriel, Alger devra convertir cette puissance productive en compétitivité exportatrice, attirer davantage d’investissements privés et alléger l’environnement des entreprises.
La bataille du second cercle
L’AII 2025 rappelle une évidence : l’Afrique manque de chaînes industrielles complètes. Produire ne suffit pas. Il faut transformer puis exporter. L’Afrique du Nord domine le classement et a capté à elle seule 56 % de l’investissement industriel continental cumulé entre 2020 et 2025, illustrant la concentration persistante des flux.
Sénégal, Côte d’Ivoire et Algérie illustrent une étape de l’industrialisation africaine, plus régionale, plus liée aux ressources locales. Le prochain champion industriel africain pourrait bien émerger de ce second cercle, là où les ambitions politiques commencent à rencontrer les besoins concrets du continent.



