
Alors que la crise des opioïdes est le plus souvent associée au fentanyl nord-américain, le Rapport mondial sur les drogues 2026 de l’ONUDC documente une réalité moins visible liée à l’usage détourné du tramadol et de la codéine en Afrique. Le continent concentre la quasi-totalité des saisies mondiales de tramadol, sur fond de trafic transfrontalier, de jeunesse exposée et d’accès insuffisant aux antidouleurs dans les circuits médicaux légitimes.
La crise des opioïdes n’a pas seulement le visage du fentanyl aux États-Unis. En Afrique, elle porte d’autres noms, plus familiers, parfois même associés à la pharmacie du quotidien : tramadol, codéine, pregabaline. Des médicaments conçus pour soulager la douleur, massivement détournés de leur usage médical, au point de figurer parmi les signaux les plus préoccupants du Rapport mondial sur les drogues 2026 de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), publié le 26 juin.
Le rapport décrit une transformation rapide des marchés mondiaux de la drogue. Pour l’Afrique, l’un des angles les plus saillants concerne les opioïdes pharmaceutiques. Selon l’ONUDC, le continent a concentré 60 % des quantités d’opioïdes pharmaceutiques saisies dans le monde entre 2020 et 2024. L’Afrique représente même 97 % des saisies mondiales de tramadol et 55 % de celles de codéine sur la même période.
Une consommation réelle difficilement évaluable
Les volumes donnent la mesure du phénomène. Entre 2020 et 2024, les saisies africaines ont atteint 242 tonnes de tramadol et 311 tonnes de codéine. Ces chiffres ne disent pas tout de la consommation réelle, difficile à mesurer faute de systèmes de suivi robustes dans beaucoup de pays du continent. Mais ils attestent l’ampleur des flux et l’installation durable de ces produits dans les circuits illicites.
L’Afrique du Nord, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale sont les zones les plus exposées. L’ONUDC souligne que l’usage non médical du tramadol y reste une menace sanitaire de premier plan. Le phénomène est documenté depuis plusieurs années au Sahel, au Nigeria, au Ghana, au Cameroun et dans certaines zones du Maghreb, où ces comprimés circulent parfois à bas prix dans des réseaux mêlant contrebande, marchés informels et trafics transfrontaliers. Le rapport note par ailleurs que le tramadol étend désormais son emprise vers l’Asie du Sud-Ouest, le Proche et Moyen-Orient et l’Asie centrale.
Une population jeune consommatrice
Une partie du problème tient à l’ambiguïté de ces substances. Le tramadol et la codéine ne sont pas perçus comme des drogues « dures » au même titre que l’héroïne ou la cocaïne. Ce sont des médicaments, accessibles, moins stigmatisants. Dans certains milieux, ils sont consommés pour tenir physiquement, supporter la fatigue, calmer l’anxiété ou rechercher un effet euphorisant. Cette banalisation complique toute démarche de prévention.
La jeunesse est particulièrement touchée. Le rapport indique que 34 % des personnes prises en charge pour des troubles liés à l’usage de drogues en Afrique ont moins de 25 ans. Cela en fait la deuxième proportion la plus élevée au monde. En outre, la majorité des traitements concernent le cannabis et les opioïdes. Ces données restent parcellaires : beaucoup de pays africains disposant de capacités de suivi limitées. Mais la crise est bien aussi sanitaire et sociale.

Un paradoxe cruel
L’Afrique est frappée par le détournement d’opioïdes, mais reste l’une des régions du monde où l’accès aux antidouleurs contrôlés, nécessaires aux soins palliatifs et à la prise en charge des douleurs sévères, demeure très insuffisant. L’Afrique de l’Ouest et du Centre affiche la disponibilité la plus basse au monde, avec une moyenne de 25 doses journalières standard par million d’habitants en 2024. Trop d’opioïdes circulent dans les mauvais circuits, tandis que trop peu parviennent aux patients qui en ont réellement besoin.
Une réponse fondée sur la seule répression risque de déplacer les routes sans s’attaquer à la demande. Mais ignorer les trafics laisserait prospérer un marché qui fragilise les jeunes générations, alimente des économies criminelles et aggrave des vulnérabilités déjà profondes dans plusieurs régions du continent.
Désormais, avec le tramadol et la codéine, l’Afrique est confrontée à une crise des opioïdes qui lui est propre, moins spectaculaire que celle du fentanyl, mais enracinée dans ses failles sanitaires, économiques et sociales.




