
TV5MONDE annonce investir 1 million d’euros dans l’animation marocaine, via huit séries destinées au jeune public francophone. Présentée comme un soutien culturel, l’opération intervient quelques semaines après l’annonce de l’entrée prochaine du Maroc dans la gouvernance de la chaîne. De quoi interroger les ressorts politiques d’un rapprochement entre Rabat, Paris et un média international où l’influence diplomatique française reste déterminante.
TV5MONDE met 1 million d’euros sur la table pour soutenir des dessins animés marocains. Sur le papier, l’opération ressemble à un partenariat culturel classique lorsque la chaîne a officialisé, le 24 juin, son soutien à huit séries animées produites en langue française, avec des studios locaux comme Neverseen Productions et Art’coustic Studios. Ces programmes doivent être diffusés sur TV5MONDE, TiVi5MONDE et TV5MONDE+, avec l’ambition affichée de valoriser des récits, des héros et un patrimoine issus du Maghreb.
Mais l’annonce tombe dans un moment trop politique pour être lue comme une simple opération culturelle. Elle intervient un mois après une décision plus stratégique encore avec l’entrée du Maroc dans la gouvernance de TV5MONDE. Rabat deviendrait ainsi le premier État africain à rejoindre le cercle des bailleurs de fonds de la chaîne francophone, aux côtés de la France, du Canada, du Québec, de la Suisse, de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de Monaco.
Une opération culturelle financée par la diplomatie française
Le détail le plus important tient à l’origine de l’argent car TV5MONDE indique que ce soutien aux studios marocains repose sur une subvention exceptionnelle du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères. Il ne s’agit donc pas seulement d’un choix éditorial ou industriel de la chaîne mais d’abord d’un geste diplomatique, et financier, français.
Paris finance ainsi, via TV5MONDE, des contenus marocains pour le jeune public francophone. Officiellement, l’objectif est de soutenir la création en langue française, d’aider des studios africains à émerger et de renforcer la présence du Maghreb dans l’espace francophone. Mais ces investissements culturels produisent aussi des effets concrets en créant des relations de dépendance et installant Rabat dans une position de partenaire privilégié de l’audiovisuel francophone.
Depuis le revirement français sur le Sahara occidental, Paris et Rabat traversent une phase de rapprochement stratégique intense. Dans cette séquence, l’audiovisuel et la francophonie offrent aux deux capitales un terrain moins frontal que la diplomatie officielle, mais tout aussi utile pour consolider cette relation.
TV5MONDE, média mondial ou instrument diplomatique ?
TV5MONDE aime se présenter comme le grand réseau audiovisuel de la Francophonie. La chaîne dispose d’une couverture mondiale, d’une plateforme de streaming, d’une offre éducative et d’une marque forte en Afrique. Mais elle reste aussi un objet profondément politique. Depuis sa création, sa présidence est française, sa gouvernance repose sur des États bailleurs, et la France y conserve un poids déterminant.
La nomination de Kim Younès-Charbit à la tête de TV5MONDE, en 2024, avait déjà suscité des commentaires. Ancienne dirigeante de BFM Business, proposée par la France, elle prenait la tête d’un média public international malgré une absence d’expérience de la direction d’un structure de cette taille, surtout avec un périmètre international, au moment même où se posait la question de l’ouverture de sa gouvernance à des États africains.
Des observateurs critiques de la Françafrique ont alors relevé que son environnement familial avait pû avoir une influence sur sa nomination. Son époux, Stéphane Charbit, est, en effet, associé-gérant chez Rothschild & Co, banque régulièrement impliquée dans des opérations de conseil financier auprès d’États africains et qui est connue aussi pour avoir été la struture ou le jeune Emmanuel Macron a fait ses classes. la chaîne évolue au croisement de l’audiovisuel public, de la diplomatie française, des réseaux économiques et des stratégies africaines de Paris. C’est un entrelacement d’intérêts qui mérite d’être nommé.
Le Maroc, partenaire culturel ou futur sujet intouchable ?
La question n’est pas de savoir si l’animation marocaine mérite d’être soutenue. Le secteur existe, des créateurs y travaillent, et l’émergence de contenus africains en langue française est une bonne nouvelle. Mais que se passe-t-il lorsqu’un pays devient à la fois partenaire financier, fournisseur de contenus et sujet d’actualité sensible ?
C’est l’inquiétude née de l’entrée du Maroc dans la gouvernance de TV5MONDE. Rabat n’est pas un État africain ordinaire sur le plan médiatique. Le royaume est régulièrement critiqué pour les pressions exercées sur les journalistes indépendants, notamment lorsqu’ils abordent la monarchie, le Sahara occidental, les services de sécurité ou les mouvements sociaux.
Les sujets délicats ne manquent pas pour les journalistes de TV5. La carte du Sahara occidental, le vocabulaire utilisé pour décrire le territoire, les critiques de la monarchie, les poursuites visant des militants, les mobilisations de la jeunesse, le mouvement GenZ 212 ou encore les restrictions subies par l’historien franco-marocain Maâti Monjib. Autant de dossiers qu’une chaîne internationale francophone doit pouvoir traiter librement.
L’animation comme diplomatie douce
Le choix de l’animation est particulièrement révélateur. En visant les enfants et les adolescents, TV5MONDE ne finance pas seulement des programmes mais participe à installer une image du Maroc moderne, créatif, patrimonial et francophone.
Cette stratégie correspond aux priorités actuelles de Rabat qui veut renforcer son soft power africain, apparaître comme un pôle culturel francophone, se positionner en passerelle entre l’Europe et l’Afrique, et occuper l’espace médiatique international avec des récits maîtrisés. Pour Paris, l’opération permet aussi de réancrer la Francophonie dans un pays devenu central dans sa nouvelle équation maghrébine.
Ce rapprochement contraste avec les alertes qui avaient accompagné, en 2024, le projet d’entrée de plusieurs États africains subsahariens dans la gouvernance de TV5MONDE. À l’époque, Reporters sans frontières et des syndicats de journalistes s’étaient inquiétés des risques pour l’indépendance éditoriale de la chaîne, en raison de la situation de la liberté de la presse dans certains pays concernés.
Avec le Maroc, les mises en garde sont beaucoup plus discrètes. Pourtant, les questions sont les mêmes. Pourquoi les régimes subsahariens susciteraient-ils davantage de méfiance qu’une monarchie où certains sujets restent ultrasensibles ? Pourquoi le Sahara occidental, les droits humains ou les mobilisations de la jeunesse devraient-ils s’effacer derrière la vitrine culturelle de la Francophonie ?
Une question simple : qui influence qui ?
TV5MONDE affirme que l’entrée du Maroc dans sa gouvernance sera encadrée par des chartes d’indépendance éditoriale, de pluralisme et de rigueur journalistique. Ces garanties existent. Mais elles ne répondent pas entièrement à la question politique posée par ce partenariat car lorsque les financeurs, les partenaires diplomatiques et les sujets d’information se confondent, l’indépendance ne se mesure plus seulement dans les textes. Elle se vérifie à l’antenne.




