
Un président élu d’Afrique subsaharienne est-il moins fréquentable qu’un monarque tout-puissant ? Premier État africain engagé dans le processus d’adhésion à la gouvernance de TV5MONDE, le Maroc bénéficie d’un accueil bien plus feutré que les pays subsahariens approchés en 2024. Sahara occidental, GenZ 212, journalistes empêchés ou poursuivis, les angles morts s’annoncent pourtant nombreux.
Une annonce institutionnelle, presque sans débat
Le Maroc s’apprête à devenir le premier État africain à siéger dans la gouvernance de TV5MONDE. La perspective a été officialisée le 13 mai 2026 par la chaîne francophone, dans un communiqué au ton sobre. Le ministre marocain de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mohammed Mehdi Bensaid, a adressé un courrier le 21 avril au gouvernement suisse, qui assure la présidence tournante des bailleurs de fonds, pour confirmer l’intérêt du royaume.
Le Maroc rejoindra ainsi la table où siègent déjà la France, la Suisse, le Canada, le Québec, la Fédération Wallonie-Bruxelles et Monaco. La SNRT, représentée par Faïçal Laraïchi, intégrera le cercle des radiodiffuseurs publics partenaires. Le budget annuel de la chaîne est d’environ 120 millions d’euros. La contribution marocaine, elle, n’a pas été rendue publique.
Officiellement, cette ouverture s’inscrit dans une démarche engagée par les six bailleurs historiques en direction des pays africains membres de l’Organisation internationale de la Francophonie. Les États candidats doivent adhérer à la Charte TV5 et à la Charte d’indépendance éditoriale et de déontologie, qui fixent les principes de rigueur journalistique, de pluralisme et de transparence. Mais comment une rédaction internationale couvre-t-elle, sous pression, un pays qui entre dans le cercle de ses financeurs ?
Le précédent de 2024 n’a pas disparu
Deux ans plus tôt, un premier projet d’ouverture africaine avait déclenché une vive polémique. Sous la présidence d’Yves Bigot, TV5MONDE avait approché plusieurs États d’Afrique de l’Ouest et centrale, parmi lesquels le Bénin, le Cameroun, le Congo-Brazzaville, la Côte d’Ivoire, le Gabon, la RDC et le Sénégal. L’hypothèse alors évoquée prévoyait un siège tournant au conseil d’administration contre une contribution annuelle de 600 000 euros.
Reporters sans frontières avait dénoncé un projet impliquant des pays qualifiés de « prédateurs de la liberté de la presse ». Le SNJ s’inquiétait du risque pesant sur les journalistes et les correspondants locaux. La Société des journalistes de TV5MONDE s’était également réactivée, signe que le malaise dépassait les seuls observateurs extérieurs à la chaîne.
Kim Younès-Charbit a succédé à Yves Bigot
En 2026, la procédure est différente, présentée comme collective, validée par les six bailleurs et encadrée par des critères d’adhésion. La direction a également changé : Kim Younès-Charbit a succédé à Yves Bigot à l’automne 2024. Sa désignation avait elle-même été contestée, notamment par Libération, sous la plume d’Adrien Franque, qui l’avait décrite le 4 octobre 2024 comme une « opaque et surprenante désignation », rappelant que la nouvelle PDG est mariée à l’associé-gérant de Rothschild & Co en charge des dettes souveraines africaines. La banque Rothschild, la même que celle où Emmanuel Macron travailla avant d’arriver en politique. Mais qu’importe, le fond du débat n’a pas changé et les inquiétudes formulées en 2024 sur des États subsahariens valent à plein pour le Maroc.
Le royaume ne peut pas être présenté comme un terrain médiatique ordinaire. RSF classe « Maroc / Sahara occidental » au 105e rang mondial en 2026. L’organisation rappelle régulièrement que certains sujets y restent particulièrement sensibles, et en premier lieu la monarchie et le Sahara occidental bien sûr qui reste interdit aux journalistes indépendants. En 2024, l’élargissement africain avait provoqué des alertes publiques mais en 2026, avec Rabat, les réactions sont nettement plus rares. L’écart de traitement entre les deux séquences mérite pourtant d’être mis sur la table. Un président élu d’Afrique subsaharienne est-il moins fréquentable qu’un monarque tout-puissant ?
Sahara occidental : le test lexical et cartographique
Le premier point d’achoppement sera celui des mots et des cartes. Depuis la lettre adressée par Emmanuel Macron au roi Mohammed VI le 30 juillet 2024, Paris considère que le plan d’autonomie marocain constitue désormais le cadre privilégié du règlement du conflit du Sahara occidental.
Le territoire reste néanmoins inscrit par l’ONU sur la liste des territoires non autonomes. La souveraineté marocaine n’y est pas reconnue comme un fait acquis dans le cadre international. Pour une rédaction comme TV5MONDE, la question engage la carte affichée à l’écran et les mots employés dans les sujets.
Dans un rapport publié en 2019, Reporters sans frontières décrivait le Sahara occidental comme un « trou noir de l’information » avec un territoire largement fermé aux journalistes étrangers et des pressions sur les journalistes citoyens sahraouis qui tentent de documenter une autre version que celle des autorités marocaines. Toute carte affichée à l’antenne devient donc un acte éditorial à part entière, qui peut être lu comme un choix diplomatique et déclencher une campagne.
L’épisode survenu sur France 24 en 2025 l’a montré. Invité pour commenter l’appel royal à ne pas procéder au sacrifice de l’Aïd al-Adha, l’économiste Mehdi El Fakir avait interrompu son intervention pour protester contre une carte du Maroc jugée « tronquée ». La séquence avait été très largement reprise comme une mise en cause de la chaîne française, alors même que France 24 ne compte pas Rabat parmi ses financeurs. Avec le Maroc autour de la table de TV5MONDE, ce type de tension pourrait devenir réccurent.
GenZ 212 : couvrir le Maroc comme les autres pays
Le second point porte sur l’actualité intérieure marocaine. Le mouvement GenZ 212, apparu à l’automne 2025 autour de revendications liées à la santé, à l’éducation, au chômage et à la corruption, a donné lieu à une importante vague de poursuites. Selon l’Association marocaine des droits humains, citée par plusieurs médias, plus de 1 500 personnes étaient détenues fin octobre 2025. À Agadir, 39 d’entre elles ont été condamnées à des peines allant de six à quinze ans de prison.
Jeunesse, services publics, monarchie, réseaux sociaux, police, justice : ce sont précisément les thèmes qu’une chaîne francophone internationale doit pouvoir traiter sans prudence excessive. Quelle place GenZ 212 occupera-t-elle dans les journaux, magazines, entretiens et reportages ?
Zineb El Kharroubi, Maâti Monjib : deux dossiers déjà disponibles
Certains cas permettront d’observer rapidement la ligne adoptée. Zineb El Kharroubi, militante marocaine résidant en France et associée au mouvement GenZ 212, a été interpellée le 12 février 2026 à l’aéroport de Marrakech. Elle est poursuivie pour « incitation à la commission de délits par le biais de supports numériques » à raison de publications sur les réseaux sociaux. Son cas concerne une militante binationale installée en France, poursuivie au Maroc pour des prises de position diffusées depuis l’étranger. Un sujet évident pour un média francophone international, mêlant liberté d’expression, diaspora, justice marocaine et silence des autorités françaises. Mais pour l’instant il n’a pas été médiatisé.
Le cas de Maâti Monjib relève d’une autre logique mais pose la même question. L’historien et militant franco-marocain, gracié en juillet 2024, reste soumis à des restrictions. Le 30 mars 2026, il a été empêché de quitter le Maroc alors qu’il devait se rendre en France, notamment pour intervenir à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il a ensuite entamé une grève de la faim pour protester contre cette interdiction de voyager. Sur ce dossier documenté de longue date, une rédaction libre doit pouvoir avancer sans attendre qu’il devienne impossible à ignorer, c’est par exemple ce que fait France 24, un des rares médias français à traiter le sujet.
À ces cas s’ajoutent d’autres sujets sensibles comme les dispositions pénales protégeant la personne du Roi et ses amitiés, l’affaire Pegasus, les années de détention d’Omar Radi, Soulaimane Raissouni et Taoufik Bouachrine avant leur grâce en juillet 2024, ou encore les angles économiques liés aux grands groupes, au cannabis, aux secteurs stratégiques et au palais.
Le risque n’est pas l’ordre écrit, mais l’autocensure
Personne n’imagine une censure directe. Le mécanisme craint est plus banal, et beaucoup plus difficile à établir. Un sujet est repoussé, un invité jugé trop exposé, une carte évitée, une formulation arrondie, un dossier judiciaire suivi seulement en cas de rebondissement majeur. Rien n’est interdit, mais l’intensité du traitement décline.
Telle était déjà la crainte exprimée en 2024 par les syndicats et par la Société des journalistes. Elle reste valable. Une charte fixe un cadre, mais elle ne suffit pas toujours à protéger les réflexes éditoriaux lorsque les équilibres politiques, financiers et diplomatiques se rapprochent trop de la rédaction. TV5MONDE est une chaîne internationale, mais aussi un objet diplomatique, adossé à des financements publics et inscrit dans des rapports d’influence. Alors, pourquoi Rabat maintenant ?
Le choix du Maroc intervient dans un moment très particulier des relations franco-marocaines. Depuis la visite d’Emmanuel Macron à Rabat en octobre 2024, Paris et Rabat affichent un « partenariat d’exception renforcé » dans les infrastructures, l’énergie, les transports, la culture et la formation. Le royaume a accueilli la CAN 2025 et coorganisera la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal. Sur le plan sécuritaire, migratoire et économique, Rabat est redevenu pour Paris un partenaire central. L’entrée du Maroc dans la gouvernance de TV5MONDE s’inscrit dans cette séquence.
Les réponses aux questions d’indépendance sur les sujets sensibles se jugeront rapidement à l’antenne. Présentée comme une ouverture au continent africain, l’entrée du Maroc dans la gouvernance de TV5MONDE peut aussi devenir un test silencieux pour l’indépendance de la rédaction. Il est entamé, pour l’instant, sans qu’aucun débat public ne l’accompagne.



