Mbappé, le RN et l’Algérie : l’extrême droite rattrapée par la France des Bleus


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Kylian Mbappé, attaquant des bleus
L'attaquant français, Kylian Mbappé

Dans un entretien publié le 12 mai par Vanity Fair, Kylian Mbappé a réaffirmé son inquiétude face à une possible arrivée du Rassemblement national au pouvoir. En prenant la parole, le capitaine des Bleus pointe une contradiction française : les enfants de l’immigration sont célébrés lorsqu’ils incarnent la nation, mais vite rappelés à leurs origines lorsqu’ils interviennent dans le débat public.

Mbappé, les Bleus et le droit de parler

Dans son entretien à Vanity Fair, Kylian Mbappé revient sur l’engagement des Bleus à l’Euro 2024, lorsque le RN paraissait en position de remporter les législatives anticipées, et confirme que sa position n’a pas bougé. « On a beau être un joueur de foot, on est avant tout citoyen, déclare-t-il. Nous ne sommes pas déconnectés du monde. Nous ne sommes pas déconnectés de ce qui se passe dans notre pays. » Le capitaine des Bleus maintient une position clairement politique : « Je sais ce que ça signifie et quelles conséquences cela peut avoir pour mon pays lorsque des gens comme eux arrivent aux commandes. »

Il n’est pas le premier à parler. À la veille de l’Euro 2024, Marcus Thuram appelait déjà à « se battre au quotidien » contre la montée du RN. Mbappé, lui, qualifiait alors cette progression de « catastrophique ». « Ça nous a choqués, se souvient-il dans Vanity Fair. Nous sommes des citoyens, et nous ne pouvions pas simplement rester là, nous dire que tout allait bien se passer et aller jouer. »

La riposte de Jordan Bardella n’a pas tardé. Le président du RN a opté pour l’ironie sportive : « Et moi je sais ce qui arrive lorsque Kylian Mbappé quitte le PSG : le club gagne la Ligue des champions ! (Et peut-être bientôt une deuxième fois.) ». Bardella n’attaque pas les origines des joueurs, contrairement à ce qu’aurait pu faire Jean-Marie Le Pen, mais il déplace le débat vers leur supposée déconnexion sociale. Il vise les millionnaires en jet privé qui donneraient des leçons aux Français en difficulté.

Le RN soigne désormais davantage ses mots. Autour de lui, dans certains médias et relais d’opinion, le cadrage est souvent plus brutal.

Quand l’Algérie devient un angle de campagne

Depuis des mois, l’Algérie sert de raccourci à une partie de la droite et de l’extrême droite. Bruno Retailleau, candidat déclaré à la présidentielle, a multiplié les sorties, plaidant pour un durcissement assumé vis-à-vis d’Alger. Le Monde a récemment décrit la relation franco-algérienne comme le terrain privilégié choisi par Retailleau pour mettre en scène sa rupture avec le macronisme.

Le débat sur la relation entre Paris et Alger est légitime. Il touche à de nombreux sujets, la mémoire, la diplomatie, l’immigration… Il dérape lorsque l’Algérie devient un raccourci commode, convoqué à chaque séquence anxiogène pour parler d’ordre, d’identité ou de déclassement.

Les médias du groupe Bolloré amplifient cette dynamique. Sur CNews, Europe 1 ou dans Le JDD, les sujets liés à l’Algérie reviennent régulièrement sous l’angle de la crise, du bras de fer diplomatique ou de la menace intérieure. Ces polémiques ne relèvent pas toutes du même sujet, mais leur répétition finit par imposer l’Algérie comme un sujet de politique intérieure française

Dans ce climat, les mots de Mbappé prennent une résonnance particulière. Bondy, le Cameroun de son père, l’Algérie de sa mère : le capitaine des Bleus représente précisément la France qu’une partie du débat politique mobilise dès qu’il est question d’identité, d’immigration ou d’appartenance nationale. Il ne parle pas contre la France, mais depuis une partie de celle-ci : celle que l’on célèbre volontiers les soirs de victoire, mais dont la parole devient vite suspecte lorsqu’elle sort du terrain.

Une histoire que le football français connaît bien

Le football français est traversé depuis longtemps par cette histoire franco-algérienne. Zinédine Zidane, enfant de Marseille et de parents algériens, a porté la France au sommet du monde en 1998. Son fils Luca a, plus récemment, choisi de défendre les couleurs de l’Algérie, avant d’apparaître avec les Fennecs lors de la CAN. Zinédine lui-même a été vu dans les tribunes, à Rabat puis à Marrakech, pour soutenir son fils et l’équipe algérienne. La séquence résume bien cette double appartenance : on peut être une légende française sans rompre le lien avec l’Algérie

Bien avant Zidane, Rachid Mekhloufi avait donné à cette histoire une dimension autrement plus politique. International français dans les années 1950, il avait quitté les Bleus pour rejoindre l’équipe du FLN pendant la guerre d’Algérie. Son parcours rappelle que la relation entre le football français et l’Algérie n’a jamais été un détail périphérique. Elle traverse les stades, les familles et les mémoires.

La filiation se prolonge aujourd’hui avec Rayan Cherki et Maghnes Akliouche, deux talents français aux racines algériennes. Leur présence rappelle une réalité souvent esquivée dans le débat public : l’équipe de France n’est pas une parenthèse multiculturelle. Elle reflète simplement une partie du pays tel qu’il est.

Mbappé n’a donc pas « politisé » le football. Il a répondu à une politisation déjà à l’œuvre. Dès lors que l’Algérie devient un thème récurrent du débat politique français, il n’est pas surprenant qu’un joueur lié à cette histoire familiale et nationale s’en saisisse à son tour. Ceux qui réclament l’amour du maillot ne peuvent pas, dans le même mouvement, demander le silence à ceux qui le portent.

La sortie du capitaine des Bleus n’a rien d’une provocation isolée. Elle rappelle simplement que cette France-là existe sur les terrains, dans les vestiaires, dans les tribunes. Et qu’elle entend, elle aussi, prendre part au débat public.

Kofi Ndale
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
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