Tanger, ville d’écrivains

Les éditions Folio reprennent le livre délicat et chaleureux de l’écrivain français Daniel Rondeau,  » Tanger, et autres Maroc « , nous donnant l’occasion de retrouver un véritable bonheur de lecture.

Rondeau ne s’est pas campé devant Tanger comme un peintre, qui se contenterait d’en refléter l’image la plus juste possible, au moment où il peint. Rondeau a pris le parti de vivre Tanger, comme Morand a vécu et transcrit Venise: il inscrit dans les artères de la ville, du port jusqu’aux cimetières, des cafés jusqu’aux campagnes voisines, la succession de ses visites, et le temps qui passe entre elle. Il ne parcourt pas la ville, il la raconte, comme une histoire, dont les personnages sont ses amis, qu’il évoque avec une infinie pudeur et une réelle affection.

Et le Tanger de Daniel Rondeau est d’abord et avant tout une ville livre : celle de Paul Bowles, qui lui déclare :  » J’avais toujours su qu’un jour de ma vie, j’entrerais dans un lieu qui me donnerait à la fois la sagesse et l’extase « , et qui a trouvé ce lieu hors du monde à Tanger. Celle de Paul Morand, justement, qui, écrit Rondeau,  » vécut ici comme il vécut ailleurs. Beaucoup de travail, par délassement, du grand air, par principe, et des bonnes manières, par pessimisme.  » Les formules de Rondeau sonnent juste comme des aphorismes modestes, et suffisent à décrire en quelques traits la galerie de portraits littéraires qu’il enchaîne…

Certains personnages sortent tout droit du Tanger cosmopolite qui habite l’imaginaire de la jet-set, tels ce David Herbert, petit-fils du 15ème Comte de Pembroke, et 12ème Comte de Montgomery, irrémédiablement raffiné, nourrissant ses chats et organisant des fêtes pour la bonne société qui l’a affectueusement, et cruellement, surnommé  » La Reine sans couronne « . Tout cela vous a un air désenchanté et inutile, comme un verre de sweet sherry bu dans une tasse à thé, et qui prendrait un arrière-goût de menthe…

Très étonnantes, certaines pages sur Beckett, objet d’une quête quasi policière de sa part, suivi et espionné dans sa vie privée, ses parcours et détours, ses silences et ses paroles, et qui, lorsqu’il se présente enfin à lui, se montre  » très curieux d’Aragon « … Rondeau croise aussi Jean Genet, les ombres de Delacroix, Matisse, Paul Théroux, et la silhouette du milliardaire Forbes, qui a racheté le Palais du Vice-Roi, et y range les soldats de plomb de son fils…

Mais ce Tanger un peu affecté n’est qu’une face de la ville, et Rondeau ne s’y arrête pas, évoquant le Maroc des marocains, le figure du roi, avant d’aller errer dans le Sud du pays, de Ouarzazzate à Taroudant, en passant par Assaouira, la vallée du Draa, Zagora, et les portes du désert… En un mot, tout un pays qui vit et vibre sous le soleil, où Rondeau compose, lettre après lettre, l’alphabet secret du bonheur.

Commander le livre : Gallimard, folio, février 2000.

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