Tafouk TV sur Canal+ : la chaîne de l’AES, partenaire de RT, pose la question des sanctions européennes


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Tafouk TV
Tafouk TV

La télévision commune du Burkina Faso, du Mali et du Niger est distribuée par Canal+ Afrique, alors qu’elle a conclu cet été un partenariat avec Russia Today (RT). Rien ne permet, en l’état, de conclure à une infraction aux sanctions européennes contre les médias russes. Mais quels contenus RT seront échangés, et pourront-ils être repris sur une chaîne distribuée par une société française ?

Tafouk TV a lancé sa grille de programmes depuis Bamako le 16 septembre 2026, à 8 heures. La chaîne était pourtant accessible depuis mars sur la TNT burkinabè et sur le bouquet Canal+ Afrique, au canal 387, comme l’a rappelé le Conseil supérieur de la communication (CSC) du Burkina Faso après une visite de son coordonnateur, Salif Sanogo, le 30 mars. Le lancement de la grille, d’abord annoncé pour le 1er juin, a pris une quinzaine de semaines de retard.

Tafouk TV est l’un des instruments médiatiques communs de la Confédération des États du Sahel (AES), avec la radio Daandè Liptako. Son siège est à Bamako. Salif Sanogo en est le directeur général, et Hélène Ayika préside son conseil d’administration.

Les autorités de l’AES présentent la chaîne comme un outil de « souveraineté informationnelle », destiné à porter une lecture commune de l’actualité des trois pays. Le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a expliqué qu’il fallait riposter pour diffuser le récit des trois États.

Un protocole d’accord avec RT signé en juillet

Le 8 juillet 2026, Tafouk TV et RT ont signé à Niamey un protocole d’accord, en marge d’une visite du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. RT indique qu’il a été paraphé par Natalia Lebedeva, directrice de RT en français, et par Salif Sanogo. D’autres médias parlent d’un accord avec TV-Novosti, maison mère de RT. Le texte prévoit des échanges de contenus, un partage d’expertise et la couverture conjointe de l’actualité en Russie et dans les pays du Sahel. RT présente Tafouk TV comme son premier partenaire international parmi les médias communs de l’AES.

Canal+ face au régulateur burkinabè

Tafouk TV figurait déjà au bouquet quand l’accord avec RT a été signé. Sa présence peut s’expliquer d’abord par des raisons commerciales car Canal+ Afrique distribue de nombreuses chaînes nationales et régionales, et les médias locaux renforcent l’attrait de ses offres.

L’opérateur évolue par ailleurs dans un cadre réglementaire exigeant au Burkina Faso. Le 12 juin, le CSC a condamné Canal+ International à une amende de 50 millions de francs CFA, pour ne pas avoir rendu les chaînes de la Radiodiffusion Télévision du Burkina (RTB) accessibles gratuitement et sans condition aux abonnés, y compris après l’expiration de leur abonnement. L’obligation découle d’une convention conclue en février 2025 entre Canal+ International et le régulateur. Fin juillet, constatant que la première décision n’avait pas été exécutée dans le délai imparti, le CSC a prononcé une seconde amende, de 200 millions de FCFA. L’accès gratuit aux chaînes de la RTB est devenu effectif le 27 août à 15 heures.

Le paysage audiovisuel régional a changé dans le même temps. Le 8 mai, le Niger a suspendu neuf médias français ou basés en France : France 24, RFI, France Afrique Média, LSI Africa, l’AFP, TV5 Monde, TF1 Info, Jeune Afrique et Mediapart. La mesure vise les bouquets satellitaires, les réseaux câblés et les plateformes numériques. Quelques jours plus tôt, le Burkina Faso avait interdit la diffusion de TV5 Monde. Canal+ reste très implanté dans la région, et se trouve exposé aux tensions entre Paris et les capitales de l’AES.

Ce que dit le droit européen

Depuis 2022, l’article 2f du règlement européen 833/2014 interdit aux opérateurs de diffuser, ou de permettre, faciliter ou contribuer à la diffusion de contenus des médias russes inscrits à son annexe XV. Il cite la distribution par satellite, câble, IPTV, Internet et plateformes numériques. Les premières entités inscrites comprenaient RT Russia Today English, RT UK, RT Germany, RT France, RT Spanish et Sputnik. La liste a depuis été élargie à d’autres médias russes.

La règle vaut aussi hors d’Europe. L’article 13 l’applique à toute personne morale constituée selon le droit d’un État membre, y compris hors du territoire de l’Union. Canal+ International est une société par actions simplifiée française, immatriculée à Nanterre. Que Tafouk TV soit distribuée au Burkina Faso, au Mali ou au Niger ne suffit donc pas à écarter le droit européen.

Tafouk TV n’est pas RT

Tafouk TV ne figure pas dans la liste européenne des médias interdits. La question se posera de façon précise si Tafouk TV diffusait des émissions ou des reportages fournis par une entité RT visée par l’annexe XV. Il faudrait alors établir qui a produit le contenu, qui en détient les droits, sous quelle marque il est diffusé et quelle entité RT l’a fourni.

Le site de RT en français indique être édité par l’organisation russe ANO TV-Novosti. L’articulation entre cette structure, le service présenté comme « RT en français » et les dénominations de l’annexe européenne appelle une analyse juridique plus poussée.

Les nombreuses questions ouvertes

Canal+ International a-t-il réexaminé la présence de Tafouk TV dans son bouquet après l’accord de juillet ? Son contrat de distribution comporte-t-il des obligations sur l’origine des programmes ? Tafouk TV diffuse-t-elle, ou prévoit-elle de diffuser, des contenus fournis par RT ? Canal+ dispose-t-il d’un mécanisme pour identifier et écarter des programmes produits par une entité sous sanctions européennes ?

Aucune information publique ne permet aujourd’hui d’affirmer qu’une règle a été enfreinte. Ceêndant, la configuration reste inhabituelle car une société française soumise au régime européen de sanctions distribue en Afrique une télévision publique sahélienne, qui vient de signer avec un média russe sous sanctioneuropéenne ( RT) un accord d’échange de contenus. L’analyse dépendra du contenu effectivement diffusé à l’antenne au titre de ce partenariat.

Criss Bailly
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Criss Bailly est un journaliste collaborant avec afrik.com, où il couvre une large palette de sujets allant de la politique à la culture, en passant par la santé et la société. Ses articles abordent des thématiques variées, telles que la responsabilité sociétale des entreprises en Afrique, la situation épidémiologique du Covid-19 au Gabon, ou encore des enquêtes sur des scandales internationaux impliquant des figures publiques. Il met également en lumière des figures marquantes du continent, comme l’écrivain Serge Bilé ou la chanteuse Dobet Gnahoré, à travers des interviews et des analyses approfondies. Son travail reflète un engagement à décrypter les dynamiques africaines contemporaines, tout en donnant une voix aux acteurs influents du continent.
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