Ma Vie en Livre | L’IA au service de la mémoire familiale : interview de Virginie Franc-Jacob


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Virginie Franc-Jacob
Virginie Franc-Jacob

En février 2021, un cancer emporte la mère de Virginie Franc-Jacob. La journaliste redoute alors d’oublier les moments partagés, et que sa mère tombe elle-même dans l’oubli. Elle écrit et publie un livre, « Le sourire d’une maman est éternel ». Lors des séances de dédicaces, des lecteurs lui confient le même désir de coucher leurs souvenirs sur le papier. Peu passent à l’acte, parce que l’exercice leur paraît trop compliqué ou trop coûteux. De ce constat naît, en janvier 2023, la start-up Ma Vie en Livre.

Son parcours éclaire la méthode. Pendant une dizaine d’années, Virginie Franc-Jacob a été journaliste, notamment au magazine Mieux Vivre Votre Argent et sur L’Express.fr, où elle dirigeait la rubrique immobilier. Elle a ensuite rejoint le secteur de la communication : relations presse et réseaux sociaux chez MeilleursAgents.com, stratégie éditoriale chez Guy Hoquet l’Immobilier, communication digitale chez Nexity puis au sein du groupe Saint-Gobain. De ces années, elle a gardé un savoir-faire précis, celui de poser les questions qui font resurgir une ambiance, un lieu, une émotion.

Sa plateforme associe intelligence artificielle et méthode journalistique. L’application interroge les particuliers sur leur vie, recueille leur parole puis met en forme un livre imprimé destiné à leurs proches. Pour sa fondatrice, la technologie facilite le travail, mais le cœur du récit reste humain. Dans cet entretien, elle établit un parallèle avec la tradition orale africaine des griots et des veillées, évoque les familles de la diaspora installées en France et adresse un conseil simple à toutes les familles : ne pas attendre le « bon moment ».

Entretien,

Afrik.com : Vous racontez avoir mesuré la valeur des souvenirs après la disparition de votre mère. Comment cette expérience personnelle a-t-elle donné naissance à Ma Vie en Livre ?

Virginie Franc-Jacob : J’avais très peur d’oublier ce qu’on avait partagé mais aussi qu’elle soit oubliée. Alors j’ai écrit et publié un livre, Le sourire d’une Maman est éternel. En séances de dédicaces, j’ai constaté que ce besoin d’écrire était partagé par beaucoup de monde mais que peu de gens sautaient le pas car cela restait trop compliqué ou trop coûteux. J’ai donc voulu leur proposer une solution simple, une façon de démocratiser l’écriture d’une biographie.

En Afrique, la mémoire familiale se transmet depuis des siècles par la parole, à travers les griots, les veillées et les récits des anciens. En quoi votre démarche, qui part du témoignage oral, rejoint-elle cette tradition ?

Nous nous rapprochons de cette tradition car ceux qui transmettent le font également oralement. Et ce qu’ils transmettent, ce sont souvenir des traditions, des habitudes familiales, des anecdotes. Mais pour s’assurer de préserver cette parole, nous proposons de le graver dans un livre.

Au Sénégal, on dit souvent qu’un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Cette idée résume-t-elle bien la mission que vous vous êtes donnée ?

Tout à fait. C’est d’ailleurs encore plus fort cette notion de bibliothèque plutôt que d’un seul livre. En tout cas, le livre n’empêche pas la bibliothèque de brûler mais de préserver quelques ouvrages.

Vous écrivez que « la technologie doit rester l’outil » et que « l’humain doit rester le contenu ». Comment ce principe se traduit-il concrètement dans votre application ?

La technologie est là pour faciliter la remontée des souvenirs, le recueil de la parole, la mise en forme du texte et du livre. Mais ce qui est au centre, cela reste l’envie d’une personne, de partager et de transmettre à d’autres personnes qui elles ont envie d’apprendre des choses sur leur proche. Leur but n’est pas d’utiliser une appli mais de prendre du plaisir à partager et découvrir ces souvenirs.

Votre formation de journaliste est au cœur de l’outil. Qu’apporte-t-elle à la manière dont l’application pose les questions et accompagne ceux qui racontent leur vie ?

Les questions portent sur des faits, des lieux, des personnes…mais elles creusent afin de plonger dans l’ambiance, les émotions, les sensations émanant de la scène. Comme le fait un article, à la différence d’un livre d’histoire.

Les jeunes Africains, très connectés, vivent souvent loin de leurs grands-parents. Comment votre application peut-elle les aider à renouer le dialogue avec leurs aînés ?

L’application peut leur permettre de partager une activité en utilisant un outil, le smartphone, qui parfois éloigne, cette fois comme créateur de lien.

Pour une famille installée en France dont les racines sont au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou au Mali, que représente le fait de pouvoir garder la trace écrite de l’histoire familiale ?

Virginie Franc-Jacob
Virginie Franc-Jacob

Je ne peux pas me mettre à la place de cette famille en question mais je sais que pour ma part, ayant un père et une mère venant de zones géographiques et de milieux différents, j’ai toujours aimé découvrir des anecdotes sur leur vie, la vie de leurs parents avant eux… C’était à la fois très loin de moi et en même temps c’était mon histoire. Je regrette de n’a pas avoir posé plus de questions d’ailleurs.

L’Afrique compte des centaines de langues porteuses de proverbes et d’expressions uniques. Comment imaginez-vous l’avenir de votre outil pour accueillir cette richesse ?

Nous n’y avons pas encore pensé mais dans tous les cas, ce serait passionnant de travailler cela avec des personnes qui nous aideront à entraîner notre outil à ces spécificités.

Au-delà des familles, votre outil s’adresse aussi aux professionnels. Imaginez-vous des projets avec des écoles, des associations ou des communes africaines pour préserver la mémoire d’un quartier ou d’un village ?

Ce serait un très beau projet. Si vous connaissez des écoles volontaires pour mener ce projet, nous serions très heureux de l’accompagner dans cette démarche.

Quel conseil donneriez-vous aux familles africaines qui veulent commencer, dès aujourd’hui, à recueillir et transmettre les histoires de leurs aînés ?

Je dirais qu’il ne faut pas attendre le « bon moment ». Car on remet toujours ce projet à plus tard. Or demain ou après-demain certains souvenirs auront disparu.

Alioune Diop
Une plume qui balance entre le Sénégal et le Mali, deux voisins en Afrique de l’Ouest qui ont des liens économiques étroits
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