Somalie : 6,5 millions de personnes menacées par la famine en 2026, l’OMS alerte sur l’effondrement du système de santé


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Drapeau de la Somalie
Drapeau de la Somalie

Choléra, rougeole, diphtérie : la Somalie affronte trois épidémies en même temps. L’analyse de situation sanitaire publiée le 4 mars 2026 par l’OMS et le Health Cluster révèle une crise humanitaire d’une ampleur inédite. Près d’un Somalien sur trois souffre d’insécurité alimentaire aiguë, tandis que 618 établissements de santé risquent de fermer faute de financements. Première nation mondiale en termes de risque humanitaire, la Somalie concentre aujourd’hui toutes les urgences.

Somalie : 6,5 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë

Le chiffre donne le vertige. Entre février et mars 2026, 6,5 millions de Somaliens, soit un tiers de la population du pays, sont confrontés à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë, selon la dernière analyse IPC (classification intégrée de la sécurité alimentaire). Ce nombre a quasiment doublé par rapport à août 2025. Plus de 2 millions de personnes se trouvent désormais en phase 4 (urgence), le seuil critique au-delà duquel la famine guette.

Les enfants sont les premières victimes. L’OMS projette 1,84 million d’enfants de 6 à 59 mois souffrant de malnutrition aiguë en 2026, dont 483 000 cas sévères nécessitant un traitement vital. La malnutrition aiguë globale augmente pour la deuxième année consécutive, tandis que les capacités de prise en charge se réduisent drastiquement : 125 centres de traitement de la malnutrition sévère et 360 sites de prise en charge modérée ont fermé, faute de financements. L’IRC signalait en février 2026 une hausse de 42 % de la malnutrition aiguë entre 2024 et 2025.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) a lancé l’alerte en février 2026 : sans engagements financiers immédiats, ses opérations d’aide alimentaire d’urgence en Somalie risquent de s’arrêter. Le PAM ne couvre plus qu’une personne sur sept en besoin, ayant réduit le nombre de bénéficiaires de 2,2 millions à 600 000 depuis début 2025. Les programmes nutritionnels pour les femmes enceintes et les jeunes enfants sont passés de 400 000 à 90 000 bénéficiaires en trois mois seulement.

Sécheresse en Somalie : la pire depuis 1981 dans le nord du pays

La sécheresse est le moteur principal de cette catastrophe. Après la faiblesse des pluies de entre juillet et septembre 2025 dans le nord et des pluies de Deyr (octobre-décembre) à l’échelle nationale, les régions septentrionales subissent une quatrième saison des pluies consécutive défaillante, avec des précipitations inférieures de 60 % à la moyenne. C’est du jamais vu depuis 1981. Des températures extrêmes de 35 à 40°C accélèrent la déshydratation des pâturages et l’épuisement des points d’eau.

Les conséquences sont dévastatrices. Au Puntland, 80 % des berkads (réservoirs de collecte d’eau) sont à sec et le prix d’un fût de 200 litres d’eau atteint 12 à 15 dollars. Dans le Hirshabelle, 50 forages nécessitent une réhabilitation urgente. Des sections du fleuve Shabelle se sont asséchées, affectant plus de 65 villages dans le district de Jowhar. Les récoltes ont été détruites sur jusqu’à 85 % des terres cultivées, réduisant les rendements de sorgho et de maïs de 20 à 30 %. Au total, selon les autorités, 4,61 millions de personnes sont affectées par la sécheresse, dont plus de 490 000 déplacées.

Le gouvernement fédéral somalien avait déclaré l’état d’urgence sécheresse le 10 novembre 2025. Les prévisions liées à La Niña n’offrent aucun répit : des conditions plus sèches et plus chaudes que la normale sont attendues durant la saison Jilaal 2026. Les pluies de Gu (avril-juin) devraient être proches de la normale, mais ne permettront qu’une amélioration modeste, avec encore 5,5 millions de personnes attendues en situation de crise alimentaire.

Choléra, rougeole, diphtérie : trois épidémies frappent la Somalie en même temps

La Somalie fait face à une convergence épidémique inédite. Le choléra et les diarrhées aqueuses aiguës (AWD) ont causé plus de 8 900 cas et neuf décès fin 2025, touchant à 60 % des enfants de moins de cinq ans. L’épidémie se poursuit début 2026 parmi les déplacés de Kismayo et du district de Daynile à Banadir. Le cycle de transmission ne connaît aucune interruption du fait du chevauchement des saisons des pluies, et les conditions d’assainissement restent déplorables : 34 % de la population pratique la défécation à l’air libre et 80 % des ménages ne disposent pas d’installations de lavage des mains.

La rougeole reste endémique dans tout le pays, avec 7 582 cas en 2025 et déjà 1 665 cas suspects signalés dans les quatre premières semaines de 2026. Les enfants de moins de cinq ans représentent 72 % des cas. Le Bas-Juba, Bay, Banadir, Hiraan et le Bas-Shabelle concentrent les charges les plus lourdes. La forte proportion d’enfants « zéro dose » parmi les populations déplacées et nomades explique l’ampleur de la flambée.

La diphtérie a provoqué 3 655 cas et 143 décès en 2025 (taux de létalité de 4 %) à travers 65 districts. La transmission se prolonge en 2026 avec 371 cas et 11 décès enregistrés durant les semaines 1 à 4. Par ailleurs, le paludisme a bondi de 59 % entre 2024 et 2025 (de 8 080 à 12 847 cas), et la dengue a plus que triplé (de 355 à 1 225 cas). La menace du virus de Marburg, déjà déclaré en Éthiopie voisine, plane également sur le pays.

Système de santé en Somalie : 618 établissements menacés de fermeture

Le système de santé somalien est au bord de l’effondrement. 95 % de son budget dépend de financements extérieurs, et les coupes ont été massives : fin 2025, le plan humanitaire (HNRP) n’était financé qu’à 27 %. Conséquence directe : 618 établissements de santé, 51 hôpitaux de district, 413 centres de santé et 154 unités de soins primaires, risquent de fermer en 2026, selon l’appel d’urgence de l’OMS. Plus de 20 structures ont déjà cessé leurs activités après l’avancée de groupes armés non étatiques.

La Somalie dispose de moins d’un médecin, infirmier ou sage-femme pour 1 000 habitants, une pénurie concentrée dans les zones urbaines. En milieu rural, l’accès aux soins est quasi inexistant. Les trois premiers obstacles identifiés par les ménages en 2023 étaient l’absence de structure de santé fonctionnelle à proximité (40 %), le coût prohibitif des traitements (20 %) et le manque de médicaments (14 %). Les ménages les plus vulnérables consacrent plus de 70 % de leurs revenus à l’alimentation. Trois sur quatre sont endettés.

La couverture vaccinale, bien qu’en progrès (70 % d’enfants complètement vaccinés en 2024, contre 42 % en 2012), reste insuffisante face aux épidémies en cours. Le taux de vaccination anti-rougeoleuse n’atteint que 71 %, et la troisième dose de DTP 76 %. Les refus de vaccination restent marginaux (5-7 %), le principal frein étant l’absence de services accessibles et le coût du transport.

3,5 millions de déplacés : le conflit et la sécheresse vident les campagnes somaliennes
La Somalie comptait environ 3,5 millions de déplacés internes en 2025, l’une des populations de déplacés les plus importantes au monde. La sécheresse est à l’origine de 52 % des déplacements, les conflits de 44 %, les inondations constituant un facteur aggravant. Les camps surpeuplés sont des foyers épidémiques propices à la propagation du choléra, de la rougeole et du paludisme.

Les violences liées à Al-Shabaab et les affrontements interclaniques persistent. Plus de 7 700 décès liés aux conflits ont été enregistrés durant les neuf premiers mois de 2025, contre 5 554 en 2024. Les régions de Middle Shabelle, Hiraan et Galgaduud restent sous de lourdes restrictions d’accès humanitaire, limitant l’assistance pour environ 3,7 millions de personnes.

Les femmes et les enfants supportent un fardeau disproportionné. La mortalité maternelle atteint 621 décès pour 100 000 naissances vivantes, l’un des taux les plus élevés au monde. En effete, seulement 32 % des accouchements sont assistés par du personnel qualifié. Le taux de mutilations génitales féminines atteint 99 %. Près de 45 % des filles sont mariées avant 18 ans. Plus de 370 enfants ont été recrutés par des groupes armés au premier semestre 2024, en hausse de 20 % sur un an.

Aide humanitaire en Somalie : 852 millions de dollars requis, un plan financé à 27 %

Face à cette crise multidimensionnelle, le HNRP 2026 requiert 852 millions de dollars pour assister 2,4 millions de personnes. Le Health Cluster lance un appel spécifique de 80 millions de dollars pour répondre aux besoins sanitaires de 5 millions de personnes. En janvier 2026, les partenaires du cluster ont délivré plus de 859 000 consultations ambulatoires et maintenu des services vitaux dans 83 districts. Mais ces efforts restent largement en deçà des besoins.

Le paradoxe est saisissant. Le HNRP 2026 affiche 4,8 millions de personnes en besoin, soit 20 % de moins qu’en 2025. Mais cette réduction ne reflète aucune amélioration sur le terrain : elle résulte d’un resserrement des critères dans le cadre du « reset humanitaire ». C’est le signal le plus préoccupant de ce rapport : la communauté internationale ne réduit pas sa réponse parce que la crise s’atténue, mais parce qu’elle n’a plus les moyens de la mesurer à sa juste échelle.

Classée premier pays au monde sur l’indice INFORM de risque humanitaire (8,9/10), la Somalie incarne la convergence de toutes les crises contemporaines : climatique, sécuritaire, sanitaire et financière. Sans mobilisation rapide, les acquis des dernières années, réduction de la prévalence du paludisme de 20 à 4 %, progrès vaccinaux, risquent d’être anéantis. Chaque semaine de retard dans le financement se traduit en vies perdues.

  • Source principale : OMS / Health Cluster, Public Health Situation Analysis (PHSA) – Federal Republic of Somalia, 4 mars 2026.
  • Sources complémentaires : IPC, PAM, UNICEF, OCHA, FAO, IRC, FNUAP, Save the Children, Plan International.
Hélène Bailly
Spécialiste de l'actualité d'Afrique Centrale, mais pas uniquement ! Et ne dédaigne pas travailler sur la culture et l'histoire de temps en temps.
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