
Inauguré en grande pompe en novembre 2025, le Sheraton Nouakchott est présenté comme une vitrine de la modernisation de la Mauritanie. Mais le projet, qui a coûté 80 millions de dollars et accusé huit ans de retard, pose une question bien moins reluisante : comment la SNIM, géant minier aux finances fragilisées par la baisse des cours du fer, compte-t-elle absorber l’ardoise d’un hôtel de luxe dans un pays au marché touristique quasi inexistant ?
Le 20 novembre 2025, le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani coupait le ruban du Sheraton Nouakchott, premier hôtel de marque internationale en Mauritanie. Applaudissements, discours officiels, satisfaction affichée. Mais pour les observateurs attentifs de l’économie mauritanienne, la cérémonie avait un goût d’inachevé.
Car le Sheraton devait ouvrir en 2017. Le contrat avait été signé en 2013 entre Starwood Hotels & Resorts (depuis absorbé par Marriott International) et la Société Nationale Industrielle et Minière (SNIM), propriétaire du foncier et maître d’ouvrage via sa filiale, la Société des Grands Hôtels de Mauritanie (GHM). Huit ans de retard, donc, pour un chantier qui a vu son budget grimper de 60 millions de dollars, estimation initiale rapportée à l’époque à environ 80 millions de dollars au moment de l’inauguration, selon Sahara Medias.
Ni la SNIM ni les autorités n’ont publiquement expliqué les raisons de ce dérapage calendaire et financier considérable. Mais le contexte offre des pistes éclairantes.
La SNIM, un géant minier aux pieds d’argile hôtelière
La SNIM, exploitant historique des gisements de fer du nord mauritanien, n’est pas un opérateur hôtelier. C’est une entreprise minière publique dont le chiffre d’affaires est indexé sur les cours mondiaux du minerai de fer. Des cours qui ont connu un pic en 2021 avant d’entamer une tendance baissière que la Banque mondiale documente sur cinq ans.
Or, la SNIM n’en est pas à sa première diversification controversée. L’entreprise s’est déjà dispersée dans le BTP, le transport aérien, le transit maritime, la gestion aéroportuaire et la promotion immobilière. Son immeuble de bureaux de quinze étages à Nouakchott, confié à l’espagnol Elecnor dans des conditions jugées opaques pour un marché de 15 millions d’euros, avait déjà défrayé la chronique : retards de plus de deux ans, arrêt du chantier faute de fonds, fissures structurelles signalées dès la livraison. Un épisode qui avait suscité des critiques virulentes sur la gouvernance de l’entreprise et sa propension à « délier les cordons de la bourse » dans des secteurs éloignés de son cœur de métier.
Le Sheraton s’inscrit dans cette même logique de diversification par le prestige, mais à une tout autre échelle financière.
80 millions de dollars : qui paie, et comment ?
Le montage financier du Sheraton Nouakchott reste peu transparent. On sait que le projet a été réalisé via la GHM, filiale de la SNIM, en partenariat avec les groupes privés Wafa Holding et Raja Holding. L’hôtel a bénéficié d’un certificat d’investissement délivré par l’APIM en 2021, ouvrant droit aux incitations du Code des investissements mauritanien. Marriott, de son côté, ne possède rien : le groupe américain se contente de gérer l’établissement sous sa marque Sheraton, moyennant des frais de gestion, sous la supervision de la GHM.
La facture de 80 millions de dollars, colossale à l’échelle mauritanienne, pèse donc essentiellement sur la SNIM et ses partenaires. Dans un contexte où la seule garantie publique en cours de l’État mauritanien concerne déjà un prêt du Fonds arabe de développement économique et social (FADES) de 32 millions de dinars koweïtiens pour la réhabilitation du Guelb 1 de la SNIM, la question du financement de l’hôtel se pose avec acuité.
L’article d’Africa Business Plus, publié sous le titre « À Nouakchott, la SNIM renégocie une dette pour maintenir le Sheraton », suggère que l’entreprise minière est contrainte de restructurer ses engagements financiers pour assumer le poids de cet investissement hôtelier. Une information que ni la SNIM ni les autorités mauritaniennes n’ont confirmée publiquement, mais qui s’inscrit dans une trajectoire financière préoccupante.
Un hôtel de luxe sans marché ?
Au-delà de la dette, c’est aussi la question de la viabilité économique du Sheraton Nouakchott qui interpelle. L’établissement propose 164 chambres, 34 suites et deux suites présidentielles, complétés par un centre de conférences de 800 à 900 places, deux piscines, un spa, deux courts de tennis et deux restaurants, dont le Bene, spécialisé dans la cuisine méditerranéenne et mauritanienne.
L’offre est indéniablement luxueuse. Mais pour qui ? La Mauritanie n’est pas une destination touristique de masse. Le pays ne dispose ni de la connectivité aérienne, ni des infrastructures routières, ni du réseau d’hébergement régional nécessaires pour générer des flux significatifs de visiteurs internationaux. Le tourisme d’affaires, cible principale de l’hôtel, dépend quant à lui du rythme des conférences diplomatiques et des missions des organisations internationales. C’est à dire un flux par nature irrégulier et saisonnier.
Sur TripAdvisor, l’hôtel ne comptait encore que peu d’avis quelques mois après son ouverture. L’un d’eux, élogieux sur le service, relevait néanmoins que les jardins autour de la piscine n’étaient pas encore aménagés et que, dans ce pays conservateur, la baignade pouvait s’avérer compliquée pour les femmes en l’absence d’écrans de protection.
La SNIM, entre fer et prestations de prestige
La situation financière de la SNIM mérite d’être replacée dans son contexte. En 2025, l’entreprise a certes affiché un record de ventes à 14,7 millions de tonnes de minerai de fer. Mais comme le relevait Financial Afrik, ce record masque une question structurelle : la non-transformation locale du minerai et la dépendance aux cours internationaux, en tendance baissière depuis le pic de 2021.
Parallèlement, la croissance économique mauritanienne a ralenti, de 6,4 % en 2022 à 3,4 % en 2023 selon le FMI, le projet gazier GTA (Grand Tortue Ahmeyim) avec BP et Kosmos Energy a accumulé les retards, et la Direction générale du Trésor français notait fin 2024 un « ralentissement de la production de fer par la SNIM » parmi les facteurs de décélération économique.
Cependant, le Sheraton Nouakchott est indéniablement une réalisation architecturale remarquable, saluée pour son design ancré dans le patrimoine mauritanien, tels les motifs de Chinguetti, les fresques de Oualata, l’architecture de Tichitt, et pour les 260 emplois directs qu’il génère. L’arrivée de Marriott International envoie un signal aux investisseurs internationaux et dote la capitale mauritanienne d’un outil de conférences qui lui faisait cruellement défaut.
Mais le prix à payer interroge. Quand une société minière publique, pilier de l’économie nationale, doit renégocier sa dette pour maintenir à flot un hôtel de luxe dans un pays classé parmi les moins avancés, on est en droit de se demander si l’ambition de modernisation n’a pas pris le pas sur le réalisme économique. La Mauritanie avait-elle les moyens de s’offrir un Sheraton ? Et surtout : le Sheraton a-t-il les moyens de rester ouvert sans le soutien continu de la SNIM ?
Ce sont les prochains bilans de la GHM et les taux d’occupation de l’établissement qui apporteront les premières réponses. En attendant, le plus bel hôtel de Nouakchott est aussi, potentiellement, son plus lourd fardeau financier.





