Sahara occidental : l’Espagne face aux réfugiés sahraouis


Lecture 7 min.
Cinquante ans après son retrait du Sahara occidental, l’Espagne reste confrontée à la question du sort des réfugiés sahraouis installés dans les camps de Tindouf, en Algérie. Leur accueil éventuel sur le territoire espagnol pourrait constituer une réponse à cette responsabilité historique. @Afrik illustration générée par IA
Cinquante ans après son retrait du Sahara occidental, l’Espagne reste confrontée à la question du sort des réfugiés sahraouis installés dans les camps de Tindouf, en Algérie. Leur accueil éventuel sur le territoire espagnol pourrait constituer une réponse à cette responsabilité historique.

Cinquante ans après son retrait du Sahara occidental, l’Espagne pourrait être rattrapée par une responsabilité historique qu’elle n’a jamais totalement assumée. Alors que le Maroc entend imposer sa souveraineté sur le territoire, près de 174 000 réfugiés sahraouis vivent toujours dans les camps de Tindouf, en Algérie. Et si l’ancienne puissance coloniale devait leur ouvrir ses portes, voire leur reconnaître un droit particulier à la nationalité espagnole ? Cette perspective, longtemps restée théorique, a récemment fait irruption au Parlement espagnol.

Une décolonisation dont l’Espagne n’a jamais réglé les conséquences

Le 14 novembre 1975, l’Espagne signe avec le Maroc et la Mauritanie les accords de Madrid. Le régime franquiste, à l’agonie, organise son retrait du Sahara occidental, colonie devenue province espagnole en 1958, sans permettre à ses habitants de choisir leur avenir. Le Maroc prend alors le contrôle d’une grande partie du territoire, la Mauritanie s’installe au sud et des dizaines de milliers de Sahraouis fuient les combats et trouvent refuge en Algérie.

L’Espagne affirme avoir définitivement renoncé à ses responsabilités administratives en février 1976. Mais cette décision unilatérale n’a pas réglé la question de la décolonisation.

Dans un avis juridique adressé au Conseil de sécurité en janvier 2002, le conseiller juridique des Nations unies, Hans Corell, a rappelé que les accords de Madrid n’avaient transféré ni la souveraineté sur le Sahara occidental ni le statut de puissance administrante au Maroc ou à la Mauritanie. Ainsi, le territoire demeure inscrit sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU, dont les populations disposent du droit à l’autodétermination.

La responsabilité juridique actuelle de l’Espagne fait débat. Madrid estime avoir mis fin à son rôle administratif, tandis que certains juristes considèrent que ses obligations historiques ne peuvent avoir entièrement disparu. Sa responsabilité politique et morale, elle, apparaît difficilement contestable car c’est bien le départ espagnol, organisé sans consultation des Sahraouis, qui a ouvert la voie à la crise actuelle.

Tindouf : une population que l’Espagne pourrait accueillir

Depuis un volte face politique en mars 2022, le gouvernement espagnol soutient le plan d’autonomie marocain comme base privilégiée d’une solution au conflit. Or, pour une partie des réfugiés sahraouis, accepter de retourner dans un Sahara occidental placé définitivement sous souveraineté marocaine reviendrait à renoncer à leur liberté et à l’indépendance pour laquelle leurs familles se battent depuis cinquante ans.

Selon une estimation établie en 2018 par le HCR, le PAM et l’UNICEF, environ 173 600 Sahraouis vivent dans les cinq camps de réfugiés situés près de Tindouf, dans le sud-ouest algérien. Plusieurs générations y sont nées, sans avoir connu leur territoire d’origine. Si la souveraineté marocaine venait à être internationalement consacrée, que deviendraient ces réfugiés qui refusent cette perspective ?

Un retour volontaire et garanti devrait évidemment rester possible, avec des protections pour leurs droits et leur sécurité. Mais il serait difficilement acceptable de leur imposer un retour dans un cadre politique qu’ils rejettent.

L’Espagne pourrait alors être confrontée à une responsabilité nouvelle, celle d’offrir une solution durable à ceux qui ne souhaitent pas revenir sous administration marocaine. Une politique d’accueil spécifique, associant droit de résidence, regroupement familial, accès à l’emploi et possibilité de naturalisation, pourrait constituer une réponse à cette situation exceptionnelle.

Elle reposerait sur le volontariat et offrirait aux réfugiés un choix supplémentaire, sans déplacement collectif et sans exiger d’eux qu’ils renoncent à leur identité nationale ou à leur droit à l’autodétermination.

Une loi votée en septembre 2026, devenue caduque avant d’aboutir

Le 10 septembre 2026, le Congrès des députés espagnol a approuvé par 168 voix contre 31, avec 145 abstentions, une proposition de loi destinée à faciliter l’obtention de la nationalité espagnole pour les Sahraouis nés sous administration espagnole et leurs enfants. Le texte prévoyait notamment une procédure exceptionnelle de naturalisation, sans obligation préalable de résidence légale en Espagne, pour les personnes nées au Sahara occidental avant le 29 septembre 1977.

Leurs enfants auraient disposé de cinq ans pour demander à leur tour la nationalité. Le texte réduisait aussi à deux ans la durée de résidence légale exigée des Sahraouis pour une naturalisation par résidence, comme pour les ressortissants des pays ibéro-américains, des Philippines ou de Guinée équatoriale.

Selon la télévision publique espagnole RTVE, environ 80 000 personnes auraient pu bénéficier de ces dispositions, une estimation qui ne préjugeait toutefois pas du nombre de demandes effectivement déposées.

Le vote présentait une portée politique considérable. Pour la première fois, une majorité parlementaire s’engageait dans un processus de reconnaissance concrète des liens particuliers unissant l’Espagne aux Sahraouis.

Mais la dissolution du Parlement espagnol, le 6 octobre 2026, a interrompu la procédure. Le texte, transmis au Sénat, est devenu caduc avant son adoption définitive.

Il appartiendra donc aux nouvelles Cortes, issues des élections du 29 novembre, de décider si cette initiative doit être reprise.

Une société espagnole qui n’a pas oublié les Sahraouis

L’attitude du gouvernement espagnol ne résume pas celle de la société. Depuis plusieurs décennies, de nombreuses associations entretiennent des liens avec les camps de Tindouf. Chaque année, le programme Vacaciones en Paz permet à des enfants sahraouis de passer une partie de l’été dans des familles espagnoles.

Ces initiatives ont construit une solidarité populaire durable, notamment en Andalousie, au Pays basque, en Catalogne et dans les îles Canaries.

Le Sahara occidental demeure aussi présent dans la presse espagnole. Une étude universitaire portant sur 221 articles publiés entre 2021 et 2023 dans El País, ABC et Público montre que le traitement du conflit varie fortement selon les journaux.

Le quotidien progressiste Público accorde une place particulièrement importante aux arguments favorables à l’autodétermination sahraouie. El País et ABC ont davantage intégré, après 2022, les considérations diplomatiques du gouvernement espagnol, sans pour autant adopter une ligne éditoriale uniforme et aucun ne soutien le plan de souveraineté marocain.

Madrid peut-il continuer à soutenir Rabat sans assumer les conséquences ?

La crise du Conseil de sécurité du 30 octobre 2026 ajoute une dimension nouvelle au dossier. Le veto russe au projet américain, puis le vote contre des États-Unis sur le texte de remplacement présenté par Moscou, ont empêché la reconduction du mandat de la MINURSO, arrivé à échéance le 31 octobre.

L’Espagne soutient diplomatiquement une solution fondée sur l’autonomie sous souveraineté marocaine sans que cette position ne soit partagée par la population espagnole. Mais si cette solution devait devenir définitive, elle pourrait condamner une partie des réfugiés de Tindouf à choisir entre l’exil prolongé et le retour dans un territoire dont ils contestent le statut.

L’Espagne peut-elle alors considérer que leur avenir ne la concerne plus ?

Le droit international ne lui impose pas explicitement d’accueillir l’ensemble des réfugiés sahraouis, mais elle reste libre d’adopter une politique particulière de protection et de naturalisation fondée sur les liens historiques entre les deux populations.

La loi votée en septembre par les députés montre qu’une telle perspective dispose déjà d’un soutien politique significatif.

L’Espagne pourrait même aller plus loin, en proposant un programme pluriannuel d’accueil volontaire, soutenu financièrement par l’Union européenne et coordonné avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Après tout, l’Europe a une responsabilité à travers le vote de ses membres à l’ONU et l’absence de soutien au maintien de la Minurso proposée par la Russie.

Une telle initiative exigerait naturellement l’adhésion des intéressés et ne saurait se substituer à une solution politique au Sahara occidental. Mais elle obligerait du moins Madrid à dire ce qu’il doit encore aux Sahraouis qu’il a laissés derrière lui en 1975.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
Newsletter Source préférée