Sabotage déjoué à Oran : de Rabat à Abou Dhabi, la question du commanditaire


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Frontière Algérie Maroc
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Alger rapporte avoir déjoué un projet de sabotage mené par un réseau de 61 Marocains entrés clandestinement via la Tunisie. Le communiqué officiel ne dévoile cependant ni les cibles visées ni le commanditaire. Derrière cette affaire, les intérêts du Maroc ou des Émirats arabes unis sont évoqués.

Soixante et un ressortissants marocains, dont un ancien militaire, entrés clandestinement par la frontière tunisienne avant de traverser le pays jusqu’à Oran. C’est le cadre de l’affaire révélé le 11 octobre par la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) qui possède tous les ingrédients d’un dossier d’espionnage. Elle comporte aussi, pour l’instant, de nombreuses zones d’ombre.

Selon le communiqué relayé par Algérie Presse Service (APS), les suspects, interpellés début octobre, ont pris l’avion jusqu’à Tunis avant de franchir la frontière par les pistes montagneuses de la région d’El Kala (wilaya d’El Tarf), puis de gagner Oran par la route pour y préparer des « actes de sabotage » visant la sécurité et l’ordre publics. La DGSN décrit un « réseau criminel international marocain » particulièrement dangereux. Des passeports marocains et des sommes en euros et en dirhams ont été saisis, avant la présentation des suspects au procureur de la République près le pôle pénal spécialisé d’Oran.

Le communiqué ne précise toutefois ni les cibles ni le calendrier de l’opération. Il ne mentionne aucune saisie d’arme et ne désigne aucun commanditaire. Lundi matin, les autorités marocaines n’avaient pas réagi publiquement à ces accusations.

Un itinéraire connu des filières clandestines

Le trajet décrit par la police algérienne emprunte des chemins balisés. Depuis plusieurs années, des Marocains candidats à l’émigration passent par Tunis pour rejoindre le littoral oranais, d’où partent des embarcations vers l’Espagne. Jusqu’au rétablissement du visa pour les détenteurs d’un passeport marocain, en septembre 2024, ce trajet se poursuivait en avion jusqu’à Alger.

Oran reste la plaque tournante de ces réseaux. Le 2 mai, la police y annonçait l’interpellation de 67 Marocains et de dix organisateurs dans une affaire d’émigration clandestine. Le 6 juillet, 18 Marocains étaient arrêtés avec cinq passeurs présumés.

Le groupe démantelé en octobre a pu s’appuyer sur ces filières pour entrer discrètement dans le pays. Son dossier relève toutefois d’une autre juridiction car les affaires de mai et de juillet étaient allées devant le tribunal de Fellaoucene, celle-ci devant le pôle pénal spécialisé d’Oran, compétent pour la criminalité organisée transfrontalière.

Le Maroc aurait-il intérêt à ouvrir un nouveau front ?

Une telle opération pourrait servir Rabat, qu’il s’agisse d’éprouver le dispositif sécuritaire du rival algérien ou de détourner l’attention des difficultés intérieures du Royaume. Le contexte s’y prête : la participation aux législatives du 23 septembre est tombée à 38,02 %, son plus bas niveau depuis 2007. Nommée cheffe du gouvernement le 29 septembre, Fatima Ezzahra El Mansouri doit encore bâtir sa coalition et répondre au malaise d’une jeunesse descendue dans la rue avec la GenZ 212 à l’automne 2025. La crise de Ceuta, où plus de 70 000 personnes ont franchi la frontière fin juillet a encore illustré ce malaise.

Une crise avec Alger pourrait replacer la sécurité nationale et le Sahara occidental au centre de l’agenda, au moment où Rabat, qui présente son plan d’autonomie comme la base des discussions, devrait consentir d’importantes concessions pour faire aboutir le dossier. Le calcul serait toutefois risqué car l’Algérie participe aux négociations depuis le début de l’année, et tout accord suppose aussi un compromis avec elle. Aucun élément publié ne relie par ailleurs les suspects à la DGED, à la DGST ou aux Forces armées royales, et la présence d’un ancien militaire ne suffit pas à engager l’État marocain. La piste va cependant être creusée, et Rabat n’avait pas réagit encore ce matin.

La piste émiratie s’inscrit dans un conflit réel

L’hypothèse d’un acteur tiers mène aux Émirats arabes unis. Le 10 septembre, Alger a rompu ses relations diplomatiques avec Abou Dhabi en dénonçant des agissements « provocateurs ou hostiles ». Les Émirats soutiennent la position marocaine au Sahara occidental, où ils ont ouvert un consulat à Laâyoune en 2020, et étendent leur influence au Sahel. En février, Abdelmadjid Tebboune accusait déjà, sans le nommer, un « mini-État » d’avoir tenté d’interférer dans les élections algériennes.

Le calendrier entretient les soupçons et les arrestations interviennent moins d’un mois après la rupture avec Abou Dhabi alors qu’Abdelmadjid Tebboune assurait déjà, avant celle-ci, disposer de « preuves » des agissements émiratis confirlmés par une enquête du Financial Times. Le communiqué de la DGSN, qui décrit un réseau marocain, ne fait certes état d’aucun financement ni intermédiaire étranger. Ce silence ne suffit pas à écarter la piste car Alger n’a jamais rendu publics les griefs qui ont motivé la rupture du 10 septembre.

Ce que l’enquête devra établir

Les chefs d’inculpation retenus par le pôle pénal spécialisé devraient préciser la nature des actes projetés. L’enquête devra surtout dire qui a organisé et financé le déplacement de 61 personnes de Tunis jusqu’à l’ouest algérien.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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