
La commission d’enquête internationale indépendante sur l’Ukraine qualifie de « trafic d’êtres humains » le recrutement d’étrangers par l’armée russe, dans un rapport remis le 26 octobre à l’Assemblée générale des Nations unies. Elle a confirmé des cas venus d’au moins 29 pays, en passant par l’Afrique du Sud. Ces hommes ont été enrôlés par la force ou par la tromperie, en violation du droit international, selon les enquêteurs.
Un rapport accablant tombe au moment où Moscou accueille le troisième sommet Russie-Afrique, présidé par Vladimir Poutine. De nombreuses délégations africaines y sont présentes, alors que le continent figure parmi les principales sources de ces recrues étrangères. Selon le ministère ukrainien des Affaires étrangères, au moins 2 965 ressortissants de 36 pays africains avaient combattu ou combattaient dans les rangs russes au 1er mai 2026. La Russie, elle, dément tout recrutement illégal et affirme que ces étrangers se sont engagés volontairement.
Le piège des fausses offres d’emploi
La commission décrit un parcours type. La plupart des victimes viennent de milieux pauvres et peu instruits, et n’ont aucune expérience militaire. Elles répondent à de fausses offres d’emploi de gardien, de chauffeur ou de mécanicien, publiées sur les réseaux sociaux. Ces annonces promettent un bon salaire, un logement, une assurance et la nationalité russe. Une fois en Russie, les recrues se voient retirer leur passeport ou leur téléphone, puis signent un contrat rédigé en russe.
Ce contrat les lie au ministère russe de la Défense. Certains ne comprennent ce qui leur arrive qu’une fois arrivés dans un camp militaire. Après un entraînement qui va de vingt minutes à quelques jours, ils sont envoyés en première ligne pour creuser des tranchées ou repérer les positions ennemies. Leurs familles ne récupèrent souvent ni leur corps ni leur solde. Selon l’organisation INPACT, plus de 300 Africains sont morts au combat entre janvier 2023 et septembre 2025.
Le Kenya, premier pays africain touché
Selon Kiev, le Kenya, l’Égypte, le Cameroun, le Ghana, le Nigeria et l’Ouganda sont les pays africains les plus touchés. Au Kenya, un rapport des services de renseignement présenté aux députés en février estime à plus de 1 000 le nombre de citoyens recrutés. Il évoque un réseau de fonctionnaires corrompus, d’intermédiaires et de sociétés écrans travaillant avec des trafiquants. Des familles ont manifesté à Nairobi pour réclamer le retour de leurs proches, vivants ou morts.
Le 16 mars, le ministre kényan des Affaires étrangères, Musalia Mudavadi, s’est rendu à Moscou. À l’issue de ses discussions avec Sergueï Lavrov, il a annoncé que les Kényans ne seraient plus enrôlés par le ministère russe de la Défense. Le Kenya a aussi obtenu l’organisation de services consulaires pour ses ressortissants. Sergueï Lavrov n’a pas évoqué cet accord publiquement. Il a affirmé que la Russie ne forçait personne et que les Kényans avaient signé volontairement leurs contrats.
Des réactions africaines dispersées
D’autres gouvernements du continent ont eux aussi demandé officiellement à Moscou de cesser de recruter leurs ressortissants. Selon une enquête du site russe Important Stories publiée en février, les recruteurs ne seraient plus autorisés à agir dans 36 pays, parmi lesquels l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Ghana, le Nigeria, l’Éthiopie et la Tanzanie. Ces engagements restent toutefois négociés pays par pays, sans cadre commun, et leur application concrète est difficile à vérifier.
Le sommet de Moscou, qui réunit chefs d’État et ministres africains, offre aux dirigeants du continent une occasion de soulever la question directement auprès du Président russe. Les familles attendent surtout trois choses : savoir si leurs proches sont vivants, obtenir leur rapatriement et récupérer les corps de ceux qui sont morts. Le rapport de la commission apporte des preuves documentées qui pourraient appuyer leurs démarches auprès des autorités russes comme auprès de leurs propres gouvernements.
Une commission sans accès à la Russie
La commission rappelle qu’elle n’a trouvé aucune trace d’enrôlement forcé du côté ukrainien. Créée en 2022 par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, elle ne parle pas au nom de l’ONU. Moscou ne la reconnaît pas, et elle n’a obtenu aucune coopération des autorités russes pour mener ses investigations. Malgré les preuves accumulées, notamment des lettres officielles, des visas et des contrats, la Russie continue de nier tout recrutement illégal d’étrangers dans son armée.
Pour les pays africains, la lutte contre ces réseaux passe aussi par des mesures nationales : surveiller les annonces en ligne, poursuivre les intermédiaires locaux et mieux informer les jeunes tentés par un emploi à l’étranger, souvent via les réseaux sociaux. L’enjeu est d’autant plus important que Moscou prévoit, selon Kiev, de recruter 18 500 combattants étrangers en 2026.








