
Au Mali, des frappes aériennes présentées par l’armée comme des opérations contre les groupes armés ont tué des civils, dont des enfants. Le 16 septembre 2026, une enquête de Bellingcat et Jeune Afrique a reconstitué plusieurs bombardements à partir d’images satellites, de vidéos et de témoignages. Un rapport publié le même jour par l’ONG The Sentry examine les conditions d’achat des drones turcs et le rôle des commandants russes dans les opérations. Ces travaux éclairent la part prise par l’armée malienne, son fournisseur turc et les militaires russes dans cette campagne aérienne.
Sur la télévision publique malienne, les images de frappes aériennes sont devenues familières. Des véhicules apparaissent dans le viseur d’un drone avant d’être détruits. L’armée annonce régulièrement la neutralisation de combattants jihadistes ou de moyens logistiques appartenant aux groupes armés.
L’enquête menée par Bellingcat et Jeune Afrique donne une autre lecture de certaines de ces séquences. Les journalistes ont géolocalisé plus d’une douzaine de frappes et confronté les images militaires à des photographies satellites, des témoignages et des vidéos tournées après les bombardements. Plusieurs attaques ont touché des civils, parfois dans des marchés ou des secteurs habités.
Ces opérations s’inscrivent dans une guerre aérienne dont les moyens ont considérablement évolué depuis l’arrivée des premiers drones turcs Bayraktar TB2, fin 2022. Leur déploiement a été suivi par l’acquisition d’appareils Akıncı plus puissants et par une implication croissante des militaires russes. Les procédures de ciblage et les responsabilités respectives des différents intervenants restent toutefois largement inconnues. Les Forces armées maliennes (FAMa), interrogées par Bellingcat, n’avaient pas répondu sur le fond à la publication de l’enquête.
Mali : des civils tués dans des frappes présentées comme des succès militaires
Le 17 mars 2024, à Amasrakad, dans la région de Gao, deux frappes de drones ont tué au moins 13 civils, dont sept enfants, selon Amnesty International. L’organisation a interrogé sept témoins et survivants pour reconstituer le déroulement de l’attaque.
Une première munition a frappé un pick-up stationné dans la localité. D’après les témoignages recueillis, le véhicule était utilisé par le centre de santé local. Des habitants se sont alors réfugiés dans un abri voisin, pensant se mettre à l’écart du danger. Une seconde frappe a atteint cet abri et tué neuf personnes sur le coup, parmi lesquelles plusieurs membres d’une même famille.
Les images étudiées par Bellingcat montrent des personnes courant vers la zone touchée avant l’explosion. Le collectif a pu géolocaliser les bombardements. L’état-major malien avait annoncé une opération contre des terroristes, une version contestée par les témoins interrogés par Amnesty International.
Un autre cas concerne Zouera, dans la région de Tombouctou, le 8 juillet 2025. L’ORTM a diffusé la destruction d’un véhicule présenté comme participant au ravitaillement des groupes armés. Sur les images, une personne marche à proximité de la voiture quelques instants avant l’explosion. Une construction voisine prend feu.
Médecins sans frontières a signalé quatre morts, dont trois jeunes filles, et cinq blessés pris en charge dans un centre de santé. Le bombardement avait touché le secteur du marché. Les analyses de Bellingcat ont permis de localiser le lieu de l’attaque et d’identifier les traces de destruction sur des images satellites.
À Tinzaouaten, près de la frontière algérienne, les frappes de l’été 2024 ont également provoqué des accusations de morts civiles. Après un bombardement du 25 août, le Cadre stratégique permanent (CSP), coalition rebelle opposée à Bamako, a annoncé 21 civils tués, dont 11 enfants. L’armée affirmait avoir neutralisé une vingtaine de combattants. Bellingcat a retrouvé plusieurs images des destructions, mais n’a pas pu déterminer le statut de toutes les personnes tuées.
Ces cas ne permettent pas d’établir un bilan exhaustif des victimes de la campagne aérienne. L’accès restreint aux zones de combat complique les vérifications et laisse de nombreuses attaques sans enquête indépendante.
Baykar : un contrat de 210 millions de dollars négocié dans l’opacité
La Turquie est devenue un fournisseur important de l’armée malienne. Ses drones Bayraktar TB2 ont été utilisés dans les opérations contre les groupes jihadistes et les mouvements séparatistes du Nord. Bamako a ensuite acquis des Akıncı, capables d’emporter des munitions plus lourdes et d’atteindre des objectifs plus éloignés.
Le rapport publié par The Sentry le 16 septembre 2026 s’intéresse aux conditions de cette acquisition. L’organisation a examiné un contrat de 210 millions de dollars, signé le 15 août 2024, portant sur six drones Akıncı fabriqués par Baykar.
Le signataire malien n’était pas le ministère de la Défense, mais le colonel, aujourd’hui général, Modibo Koné, directeur général de l’Agence nationale de la sécurité d’État (ANSE). Ce service de renseignement malien est directement rattaché au président de la Transition, Assimi Goïta.
Selon The Sentry, l’ANSE disposait d’une allocation d’environ 30 millions de dollars dans la loi de finances 2024, soit près de sept fois moins que le montant du contrat. L’organisation n’a trouvé aucune documentation publique permettant d’établir l’origine des 210 millions de dollars prévus pour cette acquisition.
Les dispositions contractuelles examinées par l’ONG soulèvent également des interrogations sur l’équilibre de l’accord. Certaines clauses permettent à Baykar de se dégager de ses obligations si les licences nécessaires à l’exportation de composants ne sont pas obtenues. Les engagements financiers de Bamako resteraient, eux, contraignants même en cas de guerre, de coup d’État ou d’embargo.
Une autre disposition, contenue dans l’article 18 du contrat, prévoit que Baykar ne porte pas la responsabilité des dommages matériels ou corporels résultant de l’utilisation de ses appareils. Cette clause vise à protéger contractuellement le constructeur, sans pouvoir écarter d’éventuelles responsabilités qui seraient établies au regard du droit applicable.
Après la livraison, Bamako reste dépendant de son fournisseur. La maintenance des drones, leur approvisionnement en pièces détachées et certaines technologies embarquées reposent sur des chaînes de fournisseurs internationaux. Une partie des composants des Akıncı provient notamment de pays tiers, dont les décisions en matière de licences d’exportation peuvent conditionner la disponibilité des appareils.
Le marché malien ouvre à Baykar un débouché de plus en Afrique et donne à Ankara une place dans un secteur stratégique, au moment où la Turquie développe ses relations militaires avec plusieurs États du continent.
Les bombardements meurtriers concernent aussi le fabricant et les autorités turques chargées d’autoriser les exportations d’armement. Les enquêtes ne disent rien des contrôles exercés sur l’usage d’équipements vendus à une armée engagée dans un conflit où des organisations internationales documentent des violations présumées du droit humanitaire.
Aucun élément présenté dans ces enquêtes ne démontre que Baykar choisit les cibles ou participe directement aux bombardements contestés : la responsabilité des frappes incombe d’abord aux opérateurs maliens. Quant aux conditions de vente, très favorables au constructeur, elles laissent à Bamako une protection contractuelle limitée.
Africa Corps : des officiers russes impliqués dans les décisions de frappe
Avec la Russie, l’implication va plus loin que la fourniture d’équipements : ses militaires participent directement aux opérations.
Selon The Sentry, les drones turcs sont pilotés par des militaires maliens, mais certaines décisions de frappe remonteraient jusqu’aux commandants russes de l’Africa Corps. Des témoignages recueillis par l’organisation décrivent également des opérations au cours desquelles des drones surveillent une cible avant qu’un avion russe ne procède au bombardement.
Ces informations ne permettent pas d’établir que chaque frappe conduite par l’armée malienne nécessite une autorisation russe. Elles suggèrent toutefois une influence de Moscou sur certaines décisions opérationnelles, au-delà de la simple assistance militaire.
L’Africa Corps a progressivement remplacé Wagner dans le dispositif déployé au Mali. Contrairement à l’ancienne organisation paramilitaire, la nouvelle structure relève directement des autorités russes.
Une attaque survenue le 15 juin 2026, à Kyrnia, dans la région de Mopti, illustre cette implication. Selon une enquête publiée le 31 juillet par Human Rights Watch, des frappes aériennes menées par l’Africa Corps ont tué huit civils, dont trois enfants, dans cette localité. Les bombardements ont notamment touché les abords de la résidence du chef du village et un marché aux bestiaux.
L’organisation a étudié une vidéo publiée par les forces russes, recueilli des témoignages et examiné des images satellites. Deux sources militaires maliennes ont identifié l’appareil engagé comme un bombardier Soukhoï Su-24.
L’Africa Corps avait présenté l’attaque comme une opération réussie contre un rassemblement de combattants jihadistes. Human Rights Watch indique toutefois n’avoir identifié aucun combattant parmi les personnes tuées, alors même que des membres du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) se trouvaient dans le village.
L’ONG estime que les frappes paraissent avoir été indiscriminées et pourraient constituer des crimes de guerre. Moscou n’avait pas répondu à ses demandes d’explication au moment de la publication de l’enquête.
Depuis, Human Rights Watch a publié le 19 octobre un nouveau rapport. S’appuyant sur les données de l’ONG ACLED, il indique que les frappes de drones de l’armée malienne et de l’Africa Corps, comme le nombre de civils tués, ont plus que doublé entre avril et août 2026 par rapport à la même période de l’année précédente. L’organisation qualifie d’apparemment indiscriminées plusieurs attaques, dont celle du 19 août contre un marché à bétail de la région de Bandiagara, qui a tué six hommes, et celle du 29 juillet contre un centre de santé de la région de Kidal. Le 22 octobre, l’ONG a documenté une nouvelle frappe, survenue le 16 septembre à Guélédié, dans la région de Mopti, qui a fait huit morts civils. Ses courriers aux ministres malien et russe de la Défense sont restés sans réponse.
Drones Shahed : Moscou introduit une nouvelle capacité de frappe au Sahel
L’arsenal utilisé au Mali s’est encore diversifié en juillet 2026 avec l’apparition de drones d’attaque à usage unique de type Shahed-136.
Bellingcat et Jeune Afrique ont documenté deux frappes, le 12 juillet à Inafarak et le 17 juillet à Talahandak, dans le nord du pays. Leur enquête repose sur des vidéos géolocalisées, des images satellites et l’analyse des caractéristiques techniques des appareils.
Initialement conçus en Iran et également produits en Russie, les Shahed-136 sont destinés à exploser au contact de leur cible. Leur rayon d’action permet d’atteindre des secteurs éloignés des bases militaires sans nécessité de récupérer l’appareil après la mission.
Les experts consultés par Bellingcat jugent probable une fabrication russe, compte tenu de la présence de l’Africa Corps et des relations militaires entre Moscou et Bamako. La provenance précise des appareils n’a cependant pas été établie avec certitude.
Leur emploi introduit des risques supplémentaires dans les opérations de ciblage. Contrairement aux Bayraktar, les drones de type Shahed documentés ne permettent pas de vérifier visuellement l’objectif pendant le vol. Ils dépendent de renseignements recueillis avant leur lancement.
Léo Jarry, spécialiste des drones au cabinet Tungsten Strategies, souligne auprès de Bellingcat que cette caractéristique augmente le risque d’erreur lorsque les groupes armés se déplacent au milieu des populations. La charge explosive plus importante de ces appareils peut également aggraver les conséquences d’une frappe dans une zone habitée.
Massivement employés par l’armée russe en Ukraine, ces engins sont désormais présents au Sahel. Ils permettent aux forces maliennes et à leurs alliés russes de frapper plus loin, en s’en remettant entièrement aux renseignements recueillis avant le lancement, y compris au-dessus de zones habitées.
Les limites d’une souveraineté militaire revendiquée
Depuis 2020, les autorités maliennes ont placé la reconquête du territoire et la souveraineté nationale au centre de leur discours. Le retrait de partenaires militaires étrangers, le rapprochement avec Moscou et les acquisitions d’armement auprès de nouveaux fournisseurs ont été présentés comme les moyens de restaurer l’autonomie stratégique du pays.
La modernisation de l’aviation, qui a renforcé les capacités de surveillance et de frappe de Bamako, n’a pas mis fin aux offensives des groupes armés. En 2026, les mouvements séparatistes du Front de libération de l’Azawad (FLA) et les jihadistes du JNIM ont poursuivi leurs attaques contre les positions maliennes et russes dans le Nord.
Les révélations de The Sentry nuancent cette autonomie. L’Agence nationale de la sécurité d’État (ANSE), directement rattachée à Assimi Goïta, intervient dans des acquisitions stratégiques habituellement associées au ministère de la Défense, tandis que des commandants russes participeraient à l’autorisation de certaines frappes. Cette organisation interroge le contrôle réel de Bamako sur ses opérations militaires et sur les décisions de ses partenaires étrangers.
Les autorités maliennes restent tenues de respecter le droit international humanitaire, y compris lorsqu’elles utilisent des équipements importés ou opèrent avec des forces alliées. Les militaires russes qui conduisent directement des attaques sont soumis aux mêmes obligations.
Les autorités n’ont pas rendu publiques les procédures permettant de vérifier les cibles avant les frappes ni les mécanismes d’enquête appliqués lorsque des civils sont tués.
Yvan Guichaoua, chercheur au Bonn International Centre for Conflict Studies, relève auprès de Bellingcat que certaines personnes semblent être désignées comme cibles en fonction de leur localisation ou de leurs activités économiques. Le transport de carburant et l’orpaillage peuvent ainsi être considérés comme des indices de proximité avec les groupes armés, sans démontrer une participation directe aux combats.
Or le droit international humanitaire ne permet pas de viser un civil au seul motif qu’il vit dans une zone contrôlée par des combattants ou entretient des relations commerciales avec eux. Cette distinction est particulièrement importante dans le nord du Mali, où les populations dépendent de circuits économiques traversant des territoires disputés.
Les conséquences dépassent les frontières maliennes. Les tensions aériennes avec l’Algérie ont déjà provoqué une crise diplomatique en 2025 : dans la nuit du 31 mars au 1er avril, un drone Akıncı malien a été abattu près de Tinzaouaten. Alger affirme être intervenu après une violation de son espace aérien, ce que Bamako conteste en évoquant une panne technique survenue sur le territoire malien. À l’ouest, les attaques jihadistes contre les convois de carburant perturbent les axes d’approvisionnement depuis les ports côtiers, notamment celui d’Abidjan, une menace directe pour la Côte d’Ivoire que suit notre partenaire Cap’Ivoire Info.
Trois ans après la création de l’Alliance des États du Sahel, Bamako dispose d’un arsenal aérien renforcé par ses partenaires turcs et russes. Aucune enquête officielle n’a été rendue publique sur les frappes d’Amasrakad, de Zouera, de Tinzaouaten ou de Kyrnia.
Sources :
– Bellingcat et Jeune Afrique, « A Recurring Pattern: Civilians Paying the Price in Mali’s Drone Campaign », 16 septembre 2026
– Amnesty International, « Mali : des frappes de drone ont tué 13 civils dont sept enfants à Amasrakad (région de Gao) », 27 mars 2024
– The Sentry, « Who Is Responsible for Mali’s Air War? », septembre 2026
– Human Rights Watch, « Mali : les frappes aériennes menées par Africa Corps, sous le contrôle de la Russie, tuent des civils », 31 juillet 2026
– Bellingcat, « Shahed-Type Drones Filmed During Mali Village Attacks », 24 juillet 2026
– Human Rights Watch, rapport sur les exactions de l’armée malienne, de l’Africa Corps et des groupes armés, 19 octobre 2026
– Human Rights Watch, « Mali: Army, Russia’s ‘Africa Corps’ Commit New Abuses », 22 octobre 2026







