
La sortie médiatique du Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, résonne comme un avertissement adressé autant aux acteurs internationaux qu’aux autorités congolaises impliquées dans les processus de Washington et de Doha. Un nouvel avertissement puisque le gynécologue n’a jamais fait de mystère sur sa position par rapport à ces deux processus enclenchés pour le retour de la paix à l’est de la RDC.
Dans une déclaration dense et argumentée publiée ce week-end, le médecin et militant des droits humains Denis Mukwege remet en cause les processus de Washington et de Doha, censés ramener la paix dans l’est de la RDC. Selon lui, ces négociations traduisent non seulement une dangereuse marginalisation du peuple congolais, mais aussi une instrumentalisation du conflit par des puissances extérieures. Cellesci seraient davantage guidées par leurs intérêts géostratégiques que par la recherche sincère d’une solution durable.
Des processus de paix conçus à l’étranger et déconnectés du terrain
Pour Denis Mukwege, le cœur du problème réside dans la nature même de ces initiatives diplomatiques. Les processus de Washington et de Doha sont, selon lui, des démarches imposées de l’extérieur, pensées dans des capitales lointaines et négociées entre acteurs dont la légitimité est discutable. Cette « diplomatie hors-sol », affirme-t-il, souffre de plusieurs défauts majeurs :
- Un déficit d’inclusion et de légitimité : les populations congolaises, premières concernées par le conflit, sont absentes des discussions. Ni les victimes, ni les organisations locales, ni les acteurs politiques de terrain ne sont associés à la formulation des protocoles d’accord. Ce « vide participatif » fragilise la pertinence des engagements pris.
- Une absence de transparence : Mukwege dénonce des négociations opaque, dont les termes ne sont pas connus du public. Les Congolais découvrent les accords au gré des révélations informelles, ce qui nourrit la méfiance et l’incompréhension. Sur ce point, Denis Mukwege rejoint totalement l’opposant Martin Fayulu qui a récemment demandé que le gouvernement publie le contenu des accords, craignant que des atteintes soient portées à l’intégrité territoriale de la RDC ou que des clauses minières défavorisant le pays y figurent.
- Un contenu insuffisant et non contraignant : à Doha, huit protocoles sont censés composer le cadre de paix. Or seuls deux ont été paraphés, et aucun ne semble en mesure de changer la donne sur le terrain, où les rebelles de l’AFC/M23 continuent d’avancer.
Cette incohérence manifeste entre discours diplomatique et réalité militaire conforte Mukwege dans son diagnostic : le processus n’est ni robuste ni crédible.
Le Rwanda au cœur de l’équation sécuritaire
L’analyse du Dr Mukwege s’inscrit dans une lecture parfaitement assumée de la dynamique régionale. Pour lui, la persistance du conflit dans l’est de la RDC ne peut se comprendre sans considérer le rôle déterminant du Rwanda.
Malgré ses dénégations officielles, Kigali maintient selon lui des troupes ou des forces supplétives dans les zones occupées. Cette présence constitue, à ses yeux, non pas un simple incident diplomatique, mais le symptôme d’une stratégie régionale visant à :
- assurer un contrôle territorial,
- capturer les ressources minières stratégiques,
- affaiblir durablement la souveraineté congolaise.
Mukwege décrit un pays « pris entre le marteau et l’enclume » : un gouvernement congolais fragilisé, qui peine à assumer son rôle régalien de protection du territoire, et un Rwanda déterminé et structuré, qu’il qualifie de « stratège et criminel ».
Une « annexion de fait » nourrie par les intérêts économiques extérieurs
La dénonciation du prix Nobel va au-delà de l’accusation portée contre le Rwanda. Denis Mukwege met en lumière l’imbrication grandissante d’intérêts économiques internationaux dans le conflit.
Les richesses minérales du Congo (cobalt, coltan, or, étain, terres rares, etc.) attirent depuis des décennies États, multinationales et intermédiaires. Cette ruée provoque une intensification des rivalités géopolitiques, des alliances opportunistes entre acteurs locaux et étrangers, l’émergence de systèmes de prédation structurés et une fragilisation accrue de la souveraineté économique du pays.
Pour Mukwege, les dynamiques actuelles dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu relèvent d’une « annexion de fait ».
Cette formule radicale traduit l’idée que, sans déclaration formelle, une partie du territoire national échappe de facto à l’autorité de l’État congolais et se retrouve administrée, directement ou indirectement, par des forces étrangères soutenues par des intérêts économiques.
Les accords de Washington et de Doha : des réponses inadéquates aux enjeux structurels
L’un des points centraux du discours de Denis Mukwege est la critique du contenu même des accords. Pour lui, ces textes ne s’attaquent pas aux causes profondes du conflit, qu’il identifie ainsi : la militarisation des frontières régionales, l’économie de guerre autour des minerais, la présence d’armées étrangères, l’impunité quasi totale des crimes, le déficit chronique de gouvernance en RDC, l’absence de justice transitionnelle.
Au lieu de répondre à ces défis, les accords proposés constitueraient, selon lui, des compromis de circonstance servant surtout à stabiliser des agendas extérieurs. Les initiatives diplomatiques deviennent alors, non pas des instruments de paix, mais des outils d’arbitrage entre des rivalités (États-Unis, Qatar, Rwanda, Ouganda et autres acteurs impliqués). « Ils ne changent rien au sort de millions de Congolais déracinés, affamés et privés de leurs droits fondamentaux », déplore-t-il.
Un appel aux Congolais et à la communauté internationale
L’intervention de Denis Mukwege s’inscrit dans une stratégie politique et éthique plus large : rappeler au peuple congolais qu’il demeure l’acteur principal de son histoire. Il invite les Congolaises et les Congolais à refuser d’être « la variable d’ajustement des rivalités géopolitiques » et à défendre activement la souveraineté de leur pays.
Cet appel revêt une dimension civique : l’avenir de la RDC ne peut plus être décidé dans des capitales étrangères.
Enfin, le message du médecin met en lumière une vérité souvent occultée : les initiatives internationales échouent lorsqu’elles ignorent la complexité locale ou qu’elles servent d’autres priorités que celles des populations concernées. La RDC constitue un cas d’école où la diplomatie internationale peine à lire les réalités de terrain, les accords de paix successifs échouent faute d’application, la logique géopolitique domine sur la logique humanitaire.
Denis Mukwege rappelle ainsi que toute solution durable passera par une approche intégrée, centrée sur la justice, la souveraineté territoriale et la participation des communautés. Au total, son analyse ouvre un débat essentiel : la paix en RDC est-elle possible tant que les leviers diplomatiques, économiques et militaires restent entre des mains étrangères ? Et surtout : que signifie la souveraineté congolaise dans un contexte où les influences extérieures s’étendent au cœur même des territoires du Kivu ?





