
Les 30 novembre et 1er décembre 2025, Alger accueille la Conférence internationale sur les crimes du colonialisme. Ce sommet initié par l’Union Africaine marque le passage de la mémoire symbolique à l’exigence politique et financière des réparations. En renouant avec son héritage de « Mecque des révolutionnaires », la capitale algérienne entend fédérer le continent pour exiger justice face aux anciennes puissances coloniales.
Alors que le monde célèbre souvent timidement la fin de l’ère coloniale, Alger rend visible le dossier là où les anciennes puissances préfèrent encore détourner le regard. Ce rendez-vous de l’automne 2025 s’inscrit dans une longue trajectoire historique : celle d’un pays qui, depuis son indépendance, s’est construit comme le carrefour des luttes de libération. De l’accueil des mouvements révolutionnaires dans les années 1960 au grand rassemblement du festival panafricain de juillet 1969, Alger réactive sa mémoire pour porter, cette fois, le combat sur le terrain juridique.
De la morale au droit : criminaliser le colonialisme
Le sommet d’Alger constitue la pierre angulaire du thème choisi par l’Union africaine (UA) pour l’année 2025 : « Justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine à travers les réparations ». Les chefs d’État et de gouvernement de l’UA ont officiellement décrété que 2025 serait l’« Année des réparations », affichant un objectif clair : transformer des décennies de débats moraux en un agenda politique, juridique et financier structuré.
C’est en février 2025, lors du sommet d’Addis-Abeba, que l’Assemblée de l’UA a adopté la décision 903(XXXVIII), validant la proposition du président Abdelmadjid Tebboune. Le texte confie à l’Algérie la mission stratégique de réunir ministres, juristes, historiens et représentants de la diaspora pour élaborer une plateforme commune.
La conférence s’articulera autour de plusieurs axes majeurs, dont le premier vise la qualification juridique du colonialisme, de l’esclavage et de l’apartheid comme crimes contre l’humanité selon le droit international contemporain. Parallèlement, les participants travailleront à la définition d’un cadre panafricain de revendications envers les anciennes métropoles (France, Royaume-Uni, Portugal, Belgique, Espagne, Allemagne, Italie), englobant des réparations financières et mémorielles. Le sommet abordera également l’épineux dossier de la restitution des œuvres d’art, archives et restes humains encore détenus en Occident, tout en promouvant la construction d’un récit historique décolonisé, écrit par les Africains eux-mêmes.
Pour Alger, l’enjeu est double : unifier la position des 55 États de l’UA et peser ensuite dans les forums globaux (ONU, tribunaux internationaux) face à des États européens souvent réticents dès qu’il est question d’indemnisation.
Alger, capitale historique des luttes, de 1969 à 2025
Le choix de l’Algérie pour porter ce chantier explosif ne doit rien au hasard. Dès 1962, le pays s’est forgé une image de « Mecque des mouvements de libération », accueillant combattants et intellectuels, dont Nelson Mandela. Ce rôle a culminé en juillet 1969 avec le Premier Festival culturel panafricain d’Alger (PANAF). Durant dix jours, des milliers d’artistes et de militants avaient convergé vers la « ville blanche » pour affirmer que la culture était une arme de libération, indissociable de la souveraineté politique.
« Les chrétiens vont en pèlerinage au Vatican, les musulmans à La Mecque, et les mouvements de libération nationale vont en Algérie. »
La présence de figures légendaires comme Amílcar Cabral ou les Black Panthers avait alors donné une portée planétaire à l’événement. Cabral avait d’ailleurs résumé ce statut unique par une formule restée célèbre : « Les chrétiens vont en pèlerinage au Vatican, les musulmans à La Mecque, et les mouvements de libération nationale vont en Algérie. » En convoquant ce nouveau sommet, Alger revendique cette filiation et souhaite devenir le centre de gravité d’un nouveau moment panafricain, orienté vers la justice matérielle.
Réparations : le bras de fer annoncé avec l’Occident
Derrière la diplomatie, un bras de fer se dessine. L’Algérie a donné le ton en qualifiant les massacres de Sétif, Guilma et Kherrata de « génocidaires ». Le sommet de 2025 doit permettre de transformer ces dénonciations en un programme de réparations concret et multidimensionnel.
Sur le plan économique, les revendications porteront sur des compensations financières pour les richesses extraites de force et dont l’impact pèse encore sur les économies africaines. Au niveau symbolique, l’UA exigera des excuses officielles et une réécriture des programmes scolaires occidentaux. Le volet patrimonial ciblera la restitution sans condition des objets sacrés et archives, tandis que le volet politique visera à intégrer la question des réparations dans les négociations actuelles sur la dette ou le climat.
L’objectif est de mettre fin à la fragmentation des demandes pour créer un front commun. Si les anciennes puissances coloniales privilégient pour l’instant les gestes mémoriels partiels, l’Afrique, en faisant de 2025 l’année de la justice, veut envoyer un signal fort : le temps du symbolique touche à sa fin. En 1969, Alger vibrait aux sons de la révolution ; en 2025, elle parlera le langage du droit international et des comptes à rendre.



