
En levant, avec effet immédiat, toutes les sanctions visant la Guinée et en réintégrant pleinement Conakry dans ses instances, la CEDEAO vient d’opérer un tournant politique lourd de sens. En saluant l’élection de Mamadi Doumbouya, auteur du coup d’État du 5 septembre 2021, l’organisation ouest-africaine entérine un fait accompli : un putschiste peut désormais redevenir un partenaire fréquentable, pourvu qu’il organise une élection jugée « acceptable » par ses pairs. Une décision qui interroge profondément la cohérence et la crédibilité du discours régional sur la démocratie.
Attachement au principe intangible de l’ordre constitutionnel
Car il faut rappeler l’origine de cette transition que la CEDEAO estime aujourd’hui « aboutie ». En septembre 2021, le colonel Mamadi Doumbouya renverse Alpha Condé, Président élu mais fortement contesté après avoir modifié la Constitution pour briguer un troisième mandat. Le coup d’État est alors condamné sans ambiguïté par la communauté internationale et par la CEDEAO elle-même, qui suspend la Guinée de ses instances. À l’époque, l’organisation réaffirme son attachement au principe intangible de l’ordre constitutionnel.
Trois ans plus tard, le discours a changé. Mamadi Doumbouya, devenu général puis candidat, remporte l’élection présidentielle du 28 décembre avec 86,72% des suffrages, dans un contexte marqué par l’exil de nombreux opposants, une presse affaiblie et un débat politique étroitement contrôlé. Un score soviétique qui, ailleurs et hier encore, aurait suscité méfiance et réserves. Mais cette fois, la CEDEAO salue un scrutin ayant créé une « atmosphère favorable à la restauration de la gouvernance démocratique ».
Renverser un pouvoir et organiser ensuite une élection verrouillée
Le contraste est saisissant. Lorsque Alpha Condé, pourtant issu des urnes, s’était engagé dans une dérive autoritaire en modifiant la Constitution, la CEDEAO avait brillé par son attentisme, laissant la crise politique s’envenimer. Aujourd’hui, elle valide sans sourciller un processus né d’un coup de force militaire, au nom du pragmatisme et de la stabilité régionale. Le message envoyé est pour le moins ambigu : mieux vaut renverser un pouvoir et organiser ensuite une élection verrouillée que s’enliser dans un mandat civil contesté.
Cette décision révèle une évolution préoccupante de la doctrine régionale. Face à la multiplication des coups d’État au Sahel et en Afrique de l’Ouest, la CEDEAO semble osciller entre fermeté de façade et accommodements politiques. Après les bras de fer infructueux avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, l’organisation choisit manifestement une autre voie avec la Guinée : la réintégration rapide en échange d’un retour formel à l’ordre constitutionnel, quitte à fermer les yeux sur les conditions réelles de ce retour.
Formules rituelles plus que comme de véritables lignes rouges
Certes, les chefs d’État ouest-africains appellent Mamadi Doumbouya à renforcer la cohésion sociale, l’inclusion politique et l’État de droit. Ils l’encouragent à dialoguer avec toutes les composantes de la société en vue des élections législatives. Mais ces injonctions, répétées dans presque tous les communiqués de fin de transition, sonnent souvent comme des formules rituelles plus que comme de véritables lignes rouges.
En acceptant d’inviter un putschiste à sa table, la CEDEAO prend le risque de banaliser le coup d’État comme mode d’accession au pouvoir. Elle envoie aussi un signal dangereux aux dirigeants civils de la région : la légitimité démocratique ne protège plus, tandis que la force, habillée d’un scrutin organisé sur mesure, peut suffire à réintégrer le concert des nations.
Conséquence directe des dérives d’un régime civil devenu sourd
Le cas guinéen renvoie ainsi à une question centrale : la CEDEAO défend-elle encore des principes ou gère-t-elle avant tout des équilibres politiques entre chefs d’État, soucieux de leur propre survie au pouvoir ? En 2021, le renversement d’Alpha Condé avait été perçu par une partie de la population comme la conséquence directe des dérives d’un régime civil devenu sourd aux aspirations démocratiques.
En 2025, la normalisation de Mamadi Doumbouya risque d’installer une autre dérive : celle d’une démocratie réduite à un rituel électoral validant la loi du plus fort. À force de compromis, la CEDEAO pourrait bien perdre ce qui lui reste d’autorité morale. Et transformer l’exception du putsch « légitimé » en dangereuse norme régionale.





