Afrique – Droits Humain – Sénégal : comment le groupe américain MassResistance a aidé à durcir la loi anti-LGBT


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Drapeau homosexuel

La collaboration entre l’organisation américaine « pro-famille » MassResistance, basée dans le Massachusetts, et le collectif sénégalais And Samm Jikko Yi n’avait jamais été révélée jusqu’ici. Une enquête de Reuters publiée le 16 mars 2026 lève le voile sur cette alliance transatlantique, premier cas documenté d’un groupe américain contribuant au succès d’une législation anti-LGBT en Afrique depuis le retour de Donald Trump au pouvoir.

C’est une enquête de l’agence Reuters, datée du 16 mars 2026, qui révèle pour la première fois l’existence d’une collaboration entre des partisans sénégalais d’un durcissement de la législation anti-LGBT et un groupe américain se présentant comme « pro-famille », qui qualifie l’homosexualité de menace pour la santé publique. Les deux parties ont confirmé ces échanges à l’agence de presse.

L’organisation en question, MassResistance, est connue aux États-Unis pour son lobbying contre le mariage entre personnes de même sexe et sa dénonciation de ce qu’elle appelle la « guerre transgenre contre les normes culturelles ». Active depuis des années auprès de militants africains partageant ses positions, elle tente désormais de tirer parti du climat politique créé par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025.

Comment MassResistance a soutenu la campagne anti-LGBT au Sénégal

Selon Reuters, le collectif sénégalais And Samm Jikko Yi, un réseau d’organisations islamiques et de la société civile, a contacté MassResistance en décembre 2024 pour discuter d’une modification de la loi, ainsi que de la création éventuelle d’une antenne locale de l’organisation américaine. Les échanges ont porté sur des tactiques de sensibilisation, de mobilisation et de plaidoyer auprès des autorités sénégalaises, a précisé Ababacar Mboup, ancien coordinateur et président d’honneur d’And Samm Jikko Yi.

Arthur Schaper, directeur opérationnel de MassResistance, ne cache pas sa satisfaction face au contexte politique actuel. Il estime qu’une nouvelle impulsion est donnée au durcissement des législations anti-LGBT dans le monde car, selon lui, le président Trump ne fait pas pression sur les pays pour qu’ils adoptent ce qu’il qualifie d’« idéologies destructrices ». Le Département d’État américain a d’ailleurs confirmé à Reuters que l’approche de l’administration Trump en matière d’aide étrangère vise à ne pas consacrer les fonds du contribuable à des questions sociales et de genre jugées « clivantes ». Ainsi, c’est un virage net par rapport aux administrations Biden et Obama, qui avaient fait des droits LGBT un volet de la politique étrangère américaine.

Le premier cas documenté depuis le retour de Trump

Reuters n’a pas pu déterminer l’impact précis du travail de MassResistance au Sénégal sur le vote parlementaire. Mais il s’agit du premier cas connu d’un groupe américain contribuant à faire aboutir une législation anti-LGBT en Afrique depuis le retour de Trump au pouvoir.

Haley McEwen
Haley McEwen auteure de l’ouvrage The U.S. Christian Right and Pro-Family Politics in 21st Century

Haley McEwen, chercheuse en sciences politiques à l’Université de Göteborg et auteure de l’ouvrage The U.S. Christian Right and Pro-Family Politics in 21st Century Africa (Palgrave Macmillan, 2024), observe que le mouvement transnational « pro-famille » a atteint un niveau d’influence inédit depuis l’arrivée de Trump au pouvoir.

Ses travaux documentent depuis plusieurs années comment des organisations de la droite chrétienne américaine mobilisent des mouvements locaux en Afrique contre les droits reproductifs, l’éducation sexuelle et les droits des personnes LGBTIQ+.

Une loi sénégalaise anti-LGBT durcie de façon spectaculaire

Le contexte sénégalais a offert un terreau fertile. Le 11 mars 2026, les députés sénégalais ont approuvé une nouvelle loi doublant la peine maximale d’emprisonnement pour les actes sexuels entre personnes de même sexe et criminalisant toute forme de promotion de l’homosexualité. Le vote 135 voix pour, zéro contre, trois abstentions, constitue l’aboutissement d’une promesse de campagne du gouvernement dirigé par le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko.

Le nouveau texte prévoit des peines allant jusqu’à dix ans de prison et des amendes pouvant atteindre dix millions de francs CFA (environ 17 700 dollars), contre cinq ans et 1,5 million de francs CFA dans l’article 319 du Code pénal antérieur, inchangé depuis 1966. Le projet de loi prévoit également des peines de trois à sept ans de prison pour toute personne reconnue coupable de promotion ou de plaidoyer en faveur des relations entre personnes de même sexe, ainsi qu’une sanction spécifique pour les dénonciations calomnieuses sans preuve.

And Samm Jikko Yi, qui fait campagne sur ce sujet depuis 2020, estimait que la disposition existante du Code pénal était trop vague et insuffisamment dissuasive, selon Ababacar Mboup.

MassResistance et la droite chrétienne américaine à l’offensive en Afrique

L’organisation américaine ne se limite pas au Sénégal. MassResistance est également en contact avec des militants au Ghana, où les parlementaires examinent un projet de loi qui augmenterait la peine maximale pour les actes sexuels entre personnes de même sexe de trois à cinq ans et imposerait des peines de prison pour la « promotion délibérée, le parrainage ou le soutien d’activités LGBTQ+ ».

Frank Mackay Anim-Appiah, directeur exécutif de l’ONG ghanéenne Freedom International, a confirmé à Reuters avoir échangé des « matériels éducatifs » avec Arthur Schaper et discuté de la nécessité de restreindre les droits LGBT. Anim-Appiah, qui parcourt les écoles ghanéennes pour alerter contre ce qu’il qualifie d’« infiltration » du mouvement LGBT, a également indiqué que Schaper avait tenté, sans succès pour l’instant, de lui obtenir des financements auprès de bailleurs qu’il n’a pas souhaité identifier.

Un mouvement qui s’enracine sur le continent africain

La loi sénégalaise s’inscrit dans une vague de législations anti-LGBT en Afrique de l’Ouest et dans la région. L’année dernière, le Burkina Faso a adopté une loi criminalisant pour la première fois les relations sexuelles entre personnes de même sexe, avec des peines allant jusqu’à cinq ans de prison. Le Mali a également adopté une législation similaire en 2024, tandis que l’Ouganda avait voté en 2023 l’une des lois les plus sévères au monde, prévoyant la peine de mort pour certains actes homosexuels.

Sur son propre site, MassResistance revendique des contacts avec des activistes au Nigeria, au Ghana, au Kenya et au Sénégal, et décrit la mise en place d’un chapitre kenyan qui organise des formations dans les écoles secondaires de Nairobi, visant à aider les élèves à « résister » à ce que l’organisation qualifie de « propagande LGBT ».

Conséquences de la loi anti-LGBT sur la lutte contre le VIH/sida

L’adoption de cette loi suscite de vives inquiétudes parmi les professionnels de santé et les organisations de lutte contre le VIH/sida. Le Dr Khoudia Sow rappelle que la prévalence du VIH au Sénégal a été divisée par trois entre 2000 et 2026, mais avertit que la montée de la répression fait augmenter la dissimulation et risque de faire progresser la prévalence du virus, notamment dans les populations que les acteurs de santé publique ne pourront plus atteindre. Selon Sidaction, le dispositif de prévention mis en place au fil des décennies risque de s’effondrer.

Human Rights Watch souligne que l’utilisation de la possession de préservatifs, de lubrifiants ou de traitements anti-VIH comme preuve d’homosexualité, de même que les tests de dépistage forcés et la divulgation publique de la séropositivité, bafouent le droit à la vie privée et sapent les efforts essentiels de prévention. La FIDH estime pour sa part que cette loi anéantit deux décennies de politiques publiques de santé orientées vers les besoins des personnes LGBTIQ+ au Sénégal, notamment celles menées au travers du Conseil national de lutte contre le VIH/sida.

Sur le terrain, les conséquences sont déjà visibles : des pairs éducateurs quittent le pays, des locaux associatifs ont cessé d’accueillir des bénéficiaires, et les programmes de prévention et de PrEP sont interrompus dans plusieurs zones, selon le Réseau national des populations clés (RENAPOC), qui regroupe 37 associations.

Un paradoxe : un discours anti-occidental soutenu par un groupe américain

L’ironie de cette collaboration n’échappe pas aux observateurs. L’argument central des mouvements anti-LGBT africains consiste à dénoncer l’homosexualité comme une importation occidentale, incompatible avec les valeurs culturelles et religieuses locales. Or, comme le documentent les travaux de Haley McEwen, les campagnes contre l’égalité de genre, l’éducation sexuelle et l’inclusion LGBTIQ+ dans les écoles et les communautés donnent souvent l’impression d’être portées par des intérêts locaux ou « de base », alors qu’elles sont fréquemment alimentées par des réseaux transnationaux.

La collaboration entre MassResistance et And Samm Jikko Yi illustre précisément ce mécanisme : un discours souverainiste anti-occidental adossé, dans les faits, à un soutien stratégique venu des États-Unis.

La loi sénégalaise est en attente de promulgation par le président Bassirou Diomaye Faye.

Sources : Reuters (16/03/2026) ; Human Rights Watch (18/02/2026) ; FIDH (24/02/2026) ; Sidaction (03/2026) ; France 24 (11/03/2026) ; BBC/Yahoo News (25/02/2026) ; The Conversation (09/2024) ; MassResistance.org ; Wikipédia – Droits LGBT au Sénégal.

Kofi Ndale
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
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