
Plus d’un mois après la saisie record annoncée le 20 août par la police algérienne, l’Algérie porte le dossier de la prégabaline devant la communauté internationale. À la clôture de la réunion des chefs des services antidrogue d’Afrique, tenue à Vienne du 8 au 11 septembre, elle a demandé que le trafic et l’usage non médical de cette molécule soient inscrits à l’ordre du jour de la session suivante, en plaidant pour son classement parmi les substances placées sous contrôle international. Prescrite contre l’épilepsie et les douleurs neuropathiques, vendue en pharmacie sous de nombreux noms commerciaux, elle est devenue l’un des psychotropes les plus détournés et les plus saisis du Maghreb.
Le 13 septembre, l’Office national de lutte contre la drogue et la toxicomanie (ONLCDT) a rendu compte, dans un communiqué, de l’intervention de son directeur général, Tarek Kour, à l’issue de la 33e session de HONLEA-Afrique, la réunion des chefs des services nationaux chargés de l’application des lois sur les drogues en Afrique, qui s’est tenue du 8 au 11 septembre au Centre international de Vienne. Au nom de l’Algérie, il a proposé d’inscrire le trafic illicite et l’usage non médical de la prégabaline parmi les thèmes de discussion de la 34e session et a appelé à une classification internationale de la molécule. L’Office invoque la propagation croissante de la prégabaline dans plusieurs pays, alors qu’elle ne figure pas parmi les substances soumises au contrôle international.
À Vienne, une demande d’inscription à l’ordre du jour
HONLEA-Afrique est un organe subsidiaire de la Commission des stupéfiants des Nations unies et coordonne la réponse régionale au trafic. Les inscriptions aux conventions internationales relèvent de la Commission, qui statue sur recommandation du Comité d’experts de la dépendance à l’égard des drogues de l’OMS. Ce comité a examiné la prégabaline en 2018 et a conclu qu’elle ne devait pas être classée, mais maintenue sous surveillance. Un classement obligerait les États parties à encadrer sa production, sa circulation et sa délivrance.
La démarche suit de trois semaines l’annonce, le 20 août, de la saisie de 10 402 700 capsules de prégabaline dosées à 300 mg et de 33,4 kg de cocaïne, présentée par la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) comme la plus importante opération de son histoire dans une seule affaire. L’enquête, ouverte en janvier, a conduit à des interpellations simultanées à Oran, Alger, Blida, Tipasa et Tizi Ouzou. Vingt-cinq suspects ont été placés en détention provisoire après leur présentation au parquet du pôle pénal national de Sidi M’Hamed. Vingt-cinq autres restaient recherchés, certains présumés installés au Maroc, à Dubaï ou en France.
De nombreuses opérations
Cette saisie prolonge une série d’opérations menées en 2026 : cinq personnes écrouées le 18 août dans un dossier de plus d’un million de comprimés et 86 kg de cocaïne, environ quatre millions d’unités interceptées à Alger en mai, 1,84 million de comprimés saisis par l’armée dans la région de Tamanrasset le même mois, plus de deux millions récupérés par la police d’Alger en juillet. Début septembre, les douanes ont encore intercepté 523 000 comprimés à Laghouat. Pour l’ensemble de 2025, l’ONLCDT a fait état de 43 413 420 comprimés de psychotropes saisis, un total qui inclut cependant d’autres substances que la prégabaline. Ces volumes indiquent l’ampleur des circuits clandestins sans permettre de mesurer l’évolution de la consommation, car une hausse des saisies refléte aussi une amélioration du travail de làpolice et du renseignement.
Une molécule née dans l’industrie pharmaceutique
À la différence des drogues de synthèse classiques, la prégabaline est fabriquée par l’industrie pharmaceutique et circule d’abord par des canaux commerciaux légaux avant de basculer, à un moment de la chaîne de distribution, dans le marché parallèle. Les autorités algériennes évoquent aussi des laboratoires clandestins installés selon elles en Afrique de l’Ouest et au Sahel.
La Tunisie fournit l’illustration la plus documentée de ce basculement. Une revue de la littérature mise en ligne en novembre 2022 et parue dans les Annales Pharmaceutiques Françaises en mai 2023, signée par une équipe du laboratoire de toxicologie du CAMUR de Tunis, rappelle que la molécule y a été commercialisée pour la première fois en 2007 sous le nom de Lyrica et que treize génériques ont depuis été mis sur le marché tunisien. Elle cite une étude descriptive sur la période 2013-2018 selon laquelle la consommation nationale a augmenté de 266 % en 2018 par rapport à 2017. Selon ses auteurs, l’approvisionnement illégal passe par l’entourage de patients traités, par des ordonnances falsifiées ou par des délivrances sans ordonnance faites illégalement par des pharmaciens.
Une filière médicale
Dès décembre 2019, le site tunisien Kapitalis s’étonnait de la multiplication, en deux ans, du nombre de génériques d’une molécule dont la prescription est censée rester très limitée, et demandait au ministère de la Santé de cesser de délivrer de nouvelles autorisations de mise sur le marché. Le même article évoquait des affaires de saisies où des médecins, des pharmaciens, des cadres sécuritaires et des douaniers se trouvaient impliqués.
Au laboratoire de toxicologie du CHU de Sétif, une équipe de la faculté de pharmacie a mis au point en 2024 une méthode de dépistage urinaire de la prégabaline, signe que la molécule est devenue un enjeu de routine pour les services d’addictologie algériens. Au CHU de Bab El Oued, le service de toxicologie a recensé 129 cas de consommation féminine de prégabaline dans la région Centre entre janvier 2021 et mai 2025, dont 95,3 % de mésusage. Les patientes avaient de 12 à 46 ans et 9,3 % d’entre elles étaient enceintes au moment de la prise.
Ces séries hospitalières ne concernent que des personnes entrées dans le système de soins et ne donnent donc pas de prévalence nationale. La forte progression du nombre de personnes concernées n’en est pas moins inquietante.
Des routes qui ne partent pas du Maghreb
Interrogé par El Watan en 2023, Fateh Daoudi, responsable à l’ONLCDT, décrivait un flux déversé en Libye avant de gagner l’Algérie et la Tunisie, avec des laboratoires clandestins actifs, selon lui, au Niger, au Mali et au Nigeria. Il jugeait que « la destination de la marchandise est l’Europe » et qu’une partie restait en Algérie parce que la demande y existe. Il relevait aussi un déplacement du marché car les saisies de kif traité sont passées de 88 tonnes en 2020 à 58 tonnes en 2022 pendant que celles de psychotropes progressaient, les trafiquants préférant une marchandise moins risquée pénalement.
Côté tunisien, Mohamed Ali Chaibi, chef du service de lutte contre les stupéfiants à la police judiciaire, décrivait en février 2026 des routes qui partent d’Asie et passent par la Turquie puis la Libye. Il citait la prégabaline parmi les substances observées aux abords des collèges, des lycées et des foyers universitaires, où elle est très répandue parce qu’elle est plus accessible financièrement. À la télévision nationale, le 10 septembre, il a situé l’origine des comprimés en Inde, avec un acheminement vers l’Algérie par la Turquie, la Libye et la Tunisie, et estimé qu’environ un dixième des quantités en transit reste sur le marché tunisien.
Des réseaux multiples
Les données douanières de 2025 confirment cette pression avec plus de 13 millions de comprimés de stupéfiants, 80 kg de cocaïne et 760 kg de cannabis saisis dans l’année, contre environ 1,1 million de comprimés, 33 kg de cocaïne et 257 kg de cannabis en 2024, selon le porte-parole de la douane, Chokri Jebri. Le 22 septembre 2025, les douaniers du port de Radès ont intercepté, dans un conteneur en provenance d’un pays européen, une cargaison d’abord estimée à environ 12 millions, dissimulés entre des appareils électroménagers et du matériel de cuisson. L’opération a été présentée comme la plus importante saisie de comprimés du pays, et Mohamed Ali Chaibi a précisé qu’il s’agissait de comprimés à base de prégabaline.
Fin octobre, la Garde nationale démantelait à Ben Arous un réseau qui utilisait des ambulances étrangères de transport sanitaire international. Environ 92 000 comprimés de prégabaline et un kilogramme de cocaïne étaient cachés dans des bouteilles d’oxygène.
Le prolongement européen
Le détournement de la prégabaline s’observe aussi en Europe. En France, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a soumis la molécule à une partie de la réglementation des stupéfiants depuis le 24 mai 2021 avec prescription sur ordonnance sécurisée, limitée à six mois. L’agence s’appuyait sur les données de l’addictovigilance, et sur l’enquête sur les ordonnances suspectes, qui faisait de la prégabaline la première substance visée par les ordonnances falsifiées en 2019.
La mesure n’a pas tari le marché. Dès novembre 2023, les douanes françaises signalaient une multiplication des saisies.
Alcoologie et Addictologie
Selon l’ANSM, les usagers signalés sont majoritairement de jeunes hommes, âgés de 27 ans en moyenne, dont des mineurs en situation de précarité. Une revue de la littérature publiée dans Alcoologie et Addictologie par des chercheurs de l’université de Nantes et le service des mineurs non accompagnés du conseil départemental de Loire-Atlantique, illustrée de deux cas cliniques, décrit un usage parfois entamé dans le pays d’origine et poursuivi après l’arrivée en France.
Les auteurs, qui citent un rapport de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives de 2022, rapportent que certains jeunes sont initiés aux produits par des réseaux pour instaurer une relation d’emprise.
En Belgique, la prégabaline et la gabapentine relèvent de la législation sur les stupéfiants depuis le 19 juillet 2026, selon l’Agence fédérale des médicaments.
Une réponse encore essentiellement pénale
En 2023, plus de 34 000 personnes ont été prises en charge dans les structures algériennes d’addictologie, en majorité âgées de 16 à 35 ans, selon l’OMS, qui mentionne 48 centres ambulatoires et 5 centres hospitaliers.
Sur le plan réglementaire, l’Algérie a inscrit la prégabaline sur la liste des médicaments psychotropes à risque avéré d’abus par un arrêté interministériel du 11 août 2021, aux côtés notamment du tramadol, du clonazépam et du zolpidem. Le décret exécutif du 13 mars 2024 a ensuite créé une classification nationale des stupéfiants, des psychotropes et des précurseurs, où la prégabaline figure dans une catégorie nationale, ce qui rend applicables les sanctions de la loi 04-18.
La loi du 1er juillet 2025 a durci ce texte et étend la peine de mort à plusieurs infractions, dont la vente ou la distribution de stupéfiants aux abords des établissements scolaires et, pour les drogues de synthèse, aux abords des établissements médicaux ou sociaux. Le 2 septembre, le Haut Conseil de sécurité a acté la transformation d’une caserne de l’armée au Tanezrouft en prison de haute sécurité pour les grands trafiquants, ainsi que la création d’une agence spécialisée dans la lutte contre le trafic de stupéfiants.
Ordonnances de psychotropes
Le Syndicat national des pharmaciens d’officine (SNAPO) réclame depuis plusieurs années une ordonnance électronique et un répertoire national des ordonnances de psychotropes, que prévoit la loi de 2023. En octobre 2025, la partie destinée aux officines était finalisée, tandis que l’intégration du côté des médecins attendait des autorisations liées à la protection des données personnelles.
La date de la 34e session de HONLEA-Afrique n’a pas été précisée. En l’absence de classement international, les règles restent nationales.




