Pourquoi « L’Équipe » néglige la couverture médiatique de la CAN ?


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CAN 2025 Maroc
CAN 2025 Maroc

Youssef arrive dans son PMU habituel à Montreuil, France, il commande un café et attrape « L’Équipe » sur le comptoir du bistrot francilien. Youssef veut débriefer les résultats du Week-end : Que dit le grand quotidien du sport de ces quarts de finales de la CAN ? Il feuillette, de pages en pages, glisse sur la Coupe de France, puis la Supercoupe d’Espagne, quelques nouvelles de Ligue anglaise et…finalement en page 16, la CAN.

Comme tous les passionnés de Football de la diaspora africaine en France, Youssef ne comprend pas pour quelle raison le grand événement africain est si minorisé par le quotidien sportif français. Plus largement même, c’est l’ensemble des amateurs de football qui est surpris de ce peu d’intérêt des grands médias français pour des joueurs que les supporters acclament pourtant chaque week-end dans les stades de l’Hexagone.

À chaque édition de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), le constat se répète dans le paysage médiatique français : la compétition est couverte, mais rarement mise en valeur. Dans L’Équipe, quotidien sportif de référence, la CAN se retrouve souvent reléguée loin des premières pages, derrière la Ligue 1, la Premier League ou même des compétitions secondaires européennes. Cette hiérarchisation ne relève pas d’un simple oubli, mais d’un faisceau de logiques éditoriales où se mêlent marché, habitudes… et héritages culturels plus profonds.

Une de l'Equipe du 11 janvier 2026
Une de l’Equipe du 11 janvier 2026

Le premier facteur est bien connu : L’Équipe s’adresse prioritairement à un lectorat français et européen, majoritairement attaché au football des clubs occidentaux. Ainsi en ce 11 janvier, le quotidien va titrer sur Lille qui accueille Lyon, et l’élimination de l’Algérie est à peine annoncée en Une, alors que celle de la Côte d’Ivoire est absente ! La Ligue des champions, les grands championnats européens ou les sports historiquement dominants en France structurent la Une et les premières pages. La CAN, malgré son importance sportive et populaire à l’échelle mondiale, est perçue comme moins centrale pour ce lectorat, en particulier dans sa version papier.

À cela s’ajoutent des considérations économiques et logistiques. Les droits télévisés de la CAN sont longtemps restés cantonnés à des diffuseurs moins visibles, sans l’effet de caisse de résonance dont bénéficient les compétitions UEFA. Envoyer des reporters sur place représente un coût élevé, pour une compétition disputée dans des contextes parfois complexes. Enfin, son calendrier hivernal, en pleine saison européenne, entre directement en concurrence avec les priorités quotidiennes du journal.

Mais ces explications, bien que réelles, ne suffisent pas à comprendre la place symboliquement marginale de la CAN. Le cœur du problème est ailleurs : dans un héritage culturel et postcolonial rarement assumé, mais profondément ancré. Pendant des décennies, le football africain a été regardé depuis l’Europe à travers un prisme condescendant : compétitions jugées désorganisées, arbitrage décrié, infrastructures caricaturées, imprévisibilité assimilée à un manque de sérieux. Ce discours, parfois explicite, souvent implicite, a façonné une hiérarchie de légitimité où le football africain était toléré, mais rarement célébré.

Pourtant, la CAN est particulièrement suivie en France, dans une étude sur le piratage, l’ARCOM a rappelé que 22% des français déclaraient suivre la compétition !Un score supérieur à celui concernant les championnats des autres pays européen, Premier League mis à part.

La CAN a ainsi longtemps été traitée comme un tournoi “à part”, périphérique, exotique, alors même qu’elle rassemble des nations historiques, des publics massifs et une intensité sportive comparable aux grandes compétitions continentales. Cette vision a survécu à la professionnalisation croissante du football africain et à l’émergence de stars mondiales issues du continent. Les performances de joueurs comme Salah, Mané ou Drogba ont été pleinement valorisées… mais souvent uniquement lorsqu’elles s’inscrivaient dans un cadre européen.

Cette dissociation révèle un biais persistant : le talent africain est reconnu, mais l’espace africain du football demeure sous-estimé. Dans un journal comme L’Équipe, cela se traduit par une couverture factuelle mais distante, rarement incarnée, rarement mise en récit comme un événement majeur.

Il serait toutefois injuste d’ignorer les évolutions récentes. La CAN gagne en visibilité sur les supports numériques, et la critique de ces hiérarchies médiatiques est de plus en plus forte, notamment parmi les jeunes lecteurs. Reste que, dans le journal papier, la place accordée à la CAN continue de refléter moins son importance sportive réelle que les angles morts d’une culture médiatique européenne encore en mutation.

La relégation de la CAN n’est donc pas un accident : elle est le symptôme d’un regard qui change, mais pas encore assez vite.

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