Porto-Novo : le Jardin des plantes et de la nature, mémoire vivante entre forêt sacrée et patrimoine écologique


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Au pied de l'iroko
Au pied de l'iroko

Au cœur de Porto-Novo, capitale politique du Bénin, se trouve un site unique où se mêlent histoire, spiritualité et biodiversité : le Jardin des plantes et de la nature. Véritable poumon vert de la ville, cet espace n’est pas seulement un jardin botanique. Il constitue avant tout un lieu chargé d’histoire, héritage du royaume de Xogbonu, devenu aujourd’hui un centre de conservation écologique et de valorisation du patrimoine naturel béninois.

Une ancienne forêt sacrée du royaume de Xogbonu

Le Jardin des plantes et de la nature de Porto-Novo est à l’origine une ancienne forêt sacrée du royaume de Xogbonu, l’un des anciens royaumes qui composent l’histoire précoloniale du sud du Bénin. Cette forêt, appelée autrefois forêt du Migan ou Miganzun, était placée sous l’autorité du Migan, l’un des plus hauts dignitaires du royaume. Le Migan occupait une fonction particulièrement importante : il était à la fois ministre de la Justice et bourreau du royaume. La forêt constituait donc un lieu symbolique où se déroulaient des activités essentielles pour la vie politique et sociale du royaume. C’est ce que nous a confirmé Rodrigue Houngbédji, un historien connaissant bien le Miganzun pour y avoir consacré des années de recherche : « Dans le royaume de Xogbonou le Miganzun occupait une place prépondérante. Ainsi, sa gestion était confiée au Migan qui assurait la conservation de la tradition et des mythes qui entourent cette forêt ».

Cérémonies et sacrifices

Rodrigue Houngbédji, historien ayant réalisé des travaux sur le Miganzun
Rodrigue Houngbédji, historien ayant réalisé des travaux sur le Miganzun

Sous un gigantesque colatier, ce dignitaire procédait au règlement des conflits entre les membres de la communauté. Ce lieu faisait office de tribunal traditionnel, où les décisions étaient prises selon les règles coutumières. À proximité, sous l’imposant iroko, se déroulaient les mises à mort des condamnés. La forêt accueillait également divers rituels religieux, notamment des sacrifices et des cérémonies dédiées aux ancêtres. Rodrigue Houngbédji explique : « C’était le lieu d’intronisation des rois et des dignitaires ; des rites aux divinités de la communauté étaient réalisés en ce lieu. Véritable école, c’était aussi un espace où sont transmises les valeurs médicinales des plantes. De même, en tant que prêtre, le Migan présidait la consultation du Fâ pour la cohésion sociale et le maintien de l’ordre dans le royaume ».

Aujourd’hui encore, les arbres historiques – le colatier géant et l’iroko – subsistent dans le jardin. Ils constituent des témoins vivants de cette époque et participent à l’atmosphère particulière du site, où la mémoire culturelle demeure profondément ancrée dans la nature.

De la colonisation au jardin d’essai agricole

L'arrière du siège de l'Assemblée nationale vu du jardin
L’arrière du siège de l’Assemblée nationale vu du jardin

La colonisation française à la fin du XIXe siècle marque une transformation importante de la forêt sacrée. Devenue propriété du gouverneur de la colonie du Dahomey, la forêt du Migan fut partiellement transformée dès 1895 en jardin d’essai pour les espèces tropicales. Ce projet fut initié par l’administration coloniale, dont le palais se trouvait à proximité immédiate du site. Ce bâtiment historique abrite aujourd’hui le siège de l’Assemblée nationale du Bénin, renforçant encore l’importance symbolique du jardin dans l’histoire politique nationale.

La transformation de la forêt en jardin d’essai s’accompagna de la création d’une école d’agronomie. L’objectif était de tester et d’acclimater différentes espèces végétales tropicales destinées à l’agriculture coloniale. « En 1985, la forêt devenait un centre d’acclimatation d’essences rares destinées à repeupler les jardins de l’AOF (Afrique occidentale française, ndlr) à l’initiative de M. Chalot, directeur du jardin d’essai de Libreville », nous confie Rodrigue Houngbédji. Cette phase contribua à enrichir la biodiversité du site, avec l’introduction de nombreuses espèces végétales.

Le jardin se transforma progressivement en un véritable conservatoire botanique, abritant : des arbres centenaires historiques, des plantes médicinales traditionnelles, des espèces aromatiques et condimentaires, des plantes ornementales tropicales, diverses essences forestières locales.

Un patrimoine menacé après l’indépendance, sauvé in extremis dans les années 1990

Après l’indépendance du Dahomey en 1960, le jardin entra progressivement dans une phase de déclin. Faute d’entretien et de politiques de conservation adaptées, cet espace historique fut progressivement abandonné et menacé de disparition. La pression urbaine, l’extension de la ville de Porto-Novo et l’absence de gestion durable accentuèrent la dégradation du site. Plusieurs espèces végétales furent perdues et l’état général du jardin se détériora. Face à cette situation préoccupante, une initiative de sauvegarde fut lancée à la fin des années 1990.

Vue partielle de l'Ecole du patrimoine africain
Vue partielle de l’Ecole du patrimoine africain

En 1998, l’École du patrimoine africain (EPA), basée à Porto-Novo, entreprit la réhabilitation du site avec l’appui de la Coopération française. Ce projet visait à préserver cette relique historique et écologique tout en la transformant en espace pédagogique et touristique. Le 22 janvier 1999, l’ancien Miganzoun fut officiellement inauguré sous sa nouvelle appellation : Jardin des plantes et de la nature. « Parmi les trois jardins qui ont été mis en place, le JPN est le seul qui continue d’exister et à visiter », précise Rodrigue Houngbédji qui nous permet ainsi de comprendre que le Miganzun aussi aurait bien pu disparaître comme les autres jardins contemporains. Aujourd’hui, le site couvre une superficie totale de 7,2 hectares, dont 2,2 hectares sont ouverts au public. Le jardin est devenu un espace de découverte, d’éducation environnementale et de conservation de la biodiversité.

Les visiteurs peuvent y découvrir : des circuits pédagogiques, des collections de plantes médicinales, des espèces végétales rares, des arbres historiques centenaires, des espaces de repos et de promenade.

Un lieu touristique et éducatif majeur

Augustin Houessou, Conservateur du JPN, donnant des explications à l'entrée du site
Augustin Houénou, Conservateur du JPN, donnant des explications à l’entrée du site

Le Jardin des plantes et de la nature constitue aujourd’hui l’un des principaux sites touristiques de Porto-Novo. Il attire : des touristes nationaux et internationaux, des élèves et étudiants, des chercheurs, des amoureux de la nature. « L’Ecole du patrimoine africain a instauré un programme dénommé MSD (Musée au service du développement) dont l’objectif est d’accroître la fréquentation des musées par le public scolaire », nous a confié Augustin Houénou, conservateur du jardin.

« L’idée qui sous-tend le programme MSD est simple, poursuit-il. Cibler les apprenants (écoliers et élèves, ndlr) pour que ces derniers amènent leurs parents à s’intéresser à leur tour aux musées. En fait, le programme est sur deux volets : le musée à l’école et l’école au musée. Nous réalisons des manuels pédagogiques à base de dessins, de mascottes que nous envoyons dans les écoles. Après avoir vu ces manuels, les apprenants viennent au musée voir dans la réalité de ce qu’ils ont découvert dans les documents ». Le jardin joue également un rôle important dans l’éducation environnementale, notamment auprès des jeunes générations. Au cours des visites guidées, le public est sensibilisé à la protection de la biodiversité et à l’importance des plantes dans la médecine traditionnelle.

Un lieu chargé d’Histoire

Le Jardin des plantes et de la nature de Porto-Novo est un lieu où se croisent l’histoire du royaume de Xogbonu, celle de la période coloniale et les enjeux contemporains de conservation écologique. Entre arbres centenaires, plantes médicinales et vestiges d’une forêt sacrée, ce site représente une mémoire vivante de la ville de Porto-Novo. Il incarne également un modèle de sauvegarde du patrimoine naturel et culturel, démontrant que la protection de l’environnement peut aussi contribuer à préserver l’histoire et l’identité d’un peuple. « En un mot, le JPN est un musée à ciel ouvert, c’est un patrimoine qui doit être conservé à tout prix par les dirigeants à divers niveaux », conclut l’historien, Rodrigue Houngbédji.

Aujourd’hui, le Jardin des plantes et de la nature demeure l’un des trésors écologiques et historiques les plus précieux de la capitale béninoise, un espace où la nature raconte l’histoire et où l’histoire s’enracine dans la nature. Augustin Houénou lance un appel formel aux populations de Porto-Novo et du Bénin en les invitant à aller à la découverte de leur patrimoine. « Il y a beaucoup de personnes à l’Assemblée nationale-là – fonctionnaires ou parlementaires – qui n’ont jamais visité le jardin qui, pourtant, est à leur nez », regrette-t-il. Et de faire une proposition aux autorités étatiques : « Si le gouvernement peut instaurer des visites de sites nationaux partiellement payés par lui à l’occasion des congés des travailleurs, cela permettra à beaucoup de fonctionnaires de mieux connaître leur pays et son riche patrimoine ». A bon entendeur !

Au pied du colatier géant
Au pied du colatier géant
Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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