
Les Ougandais se rendent aux urnes ce jeudi pour des élections présidentielle et législatives à forts enjeux, dans un climat marqué par une militarisation visible, une coupure nationale d’internet et de nombreuses alertes des organisations internationales sur des atteintes aux libertés publiques. Plus de 21,6 millions d’électeurs sont appelés à voter dans un pays qui n’a jamais connu d’alternance au pouvoir par les urnes depuis son indépendance en 1962.
Au cœur du scrutin, une figure immuable de la vie politique ougandaise : Yoweri Museveni, 81 ans, au pouvoir depuis janvier 1986, candidat à un septième mandat. Face à lui, sept adversaires, dont le principal est l’opposant Bobi Wine, 43 ans, ancien chanteur devenu député et chef de file de la Plateforme de l’unité nationale (NUP), qui incarne les aspirations d’une jeunesse majoritaire et désenchantée.
Un pays au ralenti, sous surveillance renforcée
À la veille du vote, l’Ouganda donnait l’impression d’un pays suspendu. À Kampala comme dans plusieurs villes de province, la circulation était réduite, les rues inhabituellement calmes, tandis que les forces de sécurité occupaient les principaux carrefours. Depuis mardi soir, l’accès à internet a été coupé dans tout le pays, officiellement pour prévenir la désinformation et les violences. Une justification rejetée par Amnesty International, qui dénonce une entrave grave à la transparence électorale et exige la levée immédiate des restrictions. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a, de son côté, mis en garde contre un climat de « répression et d’intimidation généralisées », visant l’opposition, les défenseurs des droits humains et les médias.
Ce jeudi, jour du scrutin, plusieurs bureaux de vote n’ont pas ouvert à l’heure prévue, notamment à Kampala et à Jinja. Des témoins ont fait état de retards dans la distribution des bulletins, de pannes de machines biométriques et d’un manque d’informations fournies par la Commission électorale, surtout dans certains quartiers populaires de la capitale, considérés comme des bastions de l’opposition.
Continuité contre « nouveau départ » : deux récits, une jeunesse décisive
Au-delà des dysfonctionnements techniques, le scrutin cristallise une fracture générationnelle profonde. Dans le camp présidentiel, le discours est rodé : stabilité et continuité. Le Mouvement national de résistance (NRM) met en avant la fin des décennies de violences qui ont marqué les années 1970 et 1980, ainsi qu’une relative croissance économique. Kenneth Omona, ministre d’État et cadre du NRM, assume la longévité du régime : « Quarante ans de stabilité, c’est trop long ? Pas du tout. » Il évoque la « paix relative » dans le nord du pays et les espoirs liés aux futurs revenus pétroliers.
L’opposition, elle, renverse le récit. Pour Bobi Wine et le NUP, la stabilité vantée masque une concentration du pouvoir, une corruption persistante et une marginalisation de la jeunesse. « La démocratie a été dévoyée », affirme Ben Byamugisha, membre du comité central du NUP, appelant à un vote massif comme forme de protestation pacifique. « Quand je parle de vote protestataire, je parle d’aller voter en très grand nombre, pas de descendre dans la rue ».
Avec plus de 70 % de la population âgée de moins de 30 ans, l’enjeu est considérable. Cette jeunesse, confrontée au chômage et au coût de la vie, n’a connu qu’un seul Président et aspire à un nouveau départ.
Répression politique et contrôle de l’espace public
La campagne a été émaillée d’arrestations et de violences. Des centaines de partisans de Bobi Wine ont été interpellés, et l’opposant a multiplié les apparitions publiques en gilet pare-balles, qualifiant la période pré-électorale de « guerre ». D’autres figures de l’opposition restent neutralisées, à l’image de Kizza Besigye, ancien rival de Museveni, détenu pour trahison après avoir été enlevé en 2024. Des journalistes ont dénoncé des intimidations et des entraves à leur travail, tandis que plusieurs ONG ont été suspendues ces dernières semaines. La police, de son côté, a averti que le vote ne saurait justifier des « actes criminels » et a déployé de nouveaux agents auxiliaires pour maintenir l’ordre.
Si nombre d’observateurs estiment que le scrutin pourrait se solder par une nouvelle victoire écrasante de Yoweri Museveni, l’après-vote inquiète davantage que le résultat lui-même. L’Ouganda n’ayant jamais connu de transition pacifique, l’acceptation des résultats et la réaction de la jeunesse en cas de contestation restent des inconnues majeures.
Un scrutin aux répercussions régionales
Au-delà des frontières, ces élections sont suivies avec attention, notamment en RDC, où l’armée ougandaise est engagée aux côtés des FARDC contre les rebelles ADF. Pour de nombreux acteurs régionaux, le scrutin constitue aussi un test de la volonté de Kampala de contribuer durablement à la stabilité régionale. Dans l’est de la RDC, les attentes sont pragmatiques : une coopération sécuritaire plus transparente et une amélioration tangible de la sécurité des civils. « Les élections ougandaises dépassent la politique intérieure », résume un acteur de la société civile congolaise. « Elles engagent l’avenir sécuritaire de toute la région ».
En Ouganda, ce 15 janvier 2026 ne se résume donc pas à un simple exercice électoral. Il met à l’épreuve la confiance des citoyens, la capacité du régime à gérer la contestation et l’aspiration d’une jeunesse à tourner la page d’un pouvoir vieux de quatre décennies. Le verdict des urnes, et surtout la manière dont il sera accueilli, diront si le pays peut éviter des tensions post-électorales.




