OIF : Juliana Lumumba, la candidate de la RDC qui veut incarner une « Francophonie des peuples »


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Portrait de Juliana Lumumba, candidate à la tête de l'OIF
Portrait de Juliana Lumumba, candidate à la tête de l'OIF

ille de Patrice Émery Lumumba, héros de l’indépendance congolaise, Juliana Amato Lumumba a été désignée par Kinshasa pour briguer le poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Polyglotte, ancienne ministre, rompue à la diplomatie économique panafricaine, elle porte un projet de refondation de l’espace francophone. Sa candidature place la République démocratique du Congo en confrontation directe avec le Rwanda de Louise Mushikiwabo, qui brigue un troisième mandat, à dix mois du sommet de Phnom Penh.

La candidature de Juliana Amato Lumumba au poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a été officialisée par le gouvernement congolais dans la nuit du 26 au 27 février 2026, par un communiqué du ministère de la Communication et des Médias. Le président Félix Tshisekedi l’a ensuite présentée solennellement le 19 mars 2026 lors d’une cérémonie à la Cité de l’Union africaine à Kinshasa, en présence de la Première ministre et de l’ensemble du gouvernement, avant de la recevoir le lendemain pour évoquer sa feuille de route de campagne auprès des 88 États et gouvernements membres de l’organisation.

Un profil forgé entre héritage historique, journalisme et diplomatie économique

Née le 25 janvier 1955, Juliana Amato Lumumba est la fille de Patrice Émery Lumumba, premier Premier ministre de la République démocratique du Congo et figure emblématique de la lutte pour la souveraineté africaine, assassiné en 1961. Titulaire d’un diplôme d’études approfondies (DEA) en sciences politiques et sociologie de la défense obtenu à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris, elle construit d’abord son parcours dans le journalisme. De 1984 à 1994, elle travaille à Paris pour Al Manar, Al Ahram International et Dialogue International, où elle couvre les questions africaines et les droits de l’homme.

Après cette décennie dans la presse, elle entre en politique. Vice-ministre de la Culture et de l’Information, puis ministre de la Culture sous la présidence de Laurent-Désiré Kabila (1997-2001), elle représente la RDC dans plusieurs enceintes internationales, dont la signature de l’accord de défense COPAX de la CEEAC à Malabo et l’Exposition universelle de Lisbonne en 1999. De 2007 à 2015, elle dirige le secrétariat général de l’Union des Chambres de Commerce, d’Industrie et d’Agriculture Africaines (UACCIAP), basée au Caire, où elle œuvre au renforcement de l’intégration économique régionale et à la promotion du secteur privé africain. Polyglotte, elle maîtrise le français, l’arabe et l’anglais, parle couramment le swahili et le lingala et possède des notions de russe.

« Neuf projets neufs pour une Francophonie neuve »

Juliana Lumumba prône une « Francophonie des peuples », qu’elle définit comme plus inclusive, plus moderne et plus solidaire, centrée sur les aspirations des citoyens plutôt que sur les seules diplomaties d’État. Son programme, intitulé « Neuf projets neufs pour une Francophonie neuve », présenté par la présidence congolaise, s’articule autour de plusieurs axes : la vitalité des rencontres interculturelles francophones, l’intégration économique comme moteur d’un co-développement équitable, la valorisation des langues partenaires, l’investissement dans la jeunesse, l’éducation, la transformation numérique et la coopération Sud-Sud.

Depuis 2015, Juliana Lumumba intervient régulièrement comme conférencière internationale, notamment lors de la COP21 à Paris, sur la place des femmes dans le développement économique du continent africain. Son engagement en faveur de l’égalité des genres et de l’entrepreneuriat féminin constitue l’un des piliers de sa candidature.

RDC contre Rwanda : la Francophonie au cœur d’un bras de fer diplomatique

La candidature de Juliana Lumumba s’inscrit dans un contexte de haute tension diplomatique entre Kinshasa et Kigali, et vient directement concurrencer celle de la Rwandaise Louise Mushikiwabo, actuelle secrétaire générale de l’OIF. Élue une première fois en octobre 2018 lors du sommet d’Erevan, puis réélue en novembre 2022 à Djerba, Mushikiwabo brigue un troisième mandat de quatre ans. Ce face-à-face est le prolongement, sur la scène francophone, du conflit sécuritaire qui déchire l’est de la RDC.

Kinshasa estime que le poids démographique de la RDC, premier pays francophone au monde par sa population, doit se traduire par un leadership politique au sein de l’organisation. Le gouvernement congolais souhaite rompre avec ce qu’il qualifie de « statu quo ». En outre, il dénonce régulièrement le silence de l’OIF sur la crise sécuritaire qui frappe l’est du pays. Ainsi, pour la RDC, cette élection est un « acte de responsabilité » visant à redonner à la Francophonie une crédibilité sur les questions de souveraineté et de droit international.

Phnom Penh 2026 : une élection sous haute pression pour l’espace francophone

Le 20ᵉ Sommet de la Francophonie, prévu en novembre 2026 à Phnom Penh au Cambodge, devra trancher entre deux visions et deux trajectoires. Ce scrutin place les États membres, au premier rang desquels la France, dans une position délicate : choisir la continuité incarnée par le Rwanda, ou l’alternance portée par le géant démographique congolais, au risque d’exacerber les clivages régionaux au sein de l’espace francophone. La désignation de la prochaine secrétaire générale sera ainsi un révélateur des équilibres de pouvoir et des priorités géopolitiques d’une organisation à la croisée des chemins.

Franck Biyidi
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Franck Biyidi est diplômé de l'IRIC (Institut des Relations Internationales du Cameroun) je suis spécialiste des relations internationales au sein de la Francophonie et de l'Union Africaine et de tout ce qui touche la diplomatie en Afrique francophone
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