Masa 2007 : les arts du spectacle au service de la paix

Le public à Yopougon dimanche

Un Marché des arts du spectacle africain dédié à la paix. Abidjan et bientôt quatre autres villes de l’intérieur du pays, parmi lesquelles Bouaké, fief de l’ex-rébellion des Forces nouvelles, sont mises à contribution jusqu’au 11 août prochain pour celébrer avec de nombreux artistes africains la Côte d’Ivoire réunifiée.

L’édition 2007 du Marché des arts du spectacle africain (Masa) n’est pas une édition comme les autres. Sa singularité se résume en un seul mot : paix. « Nous l’avons voulu spécial en tenant compte du contexte dans lequel nous l’organisons, c’est-à-dire celui de la sortie de crise de la Côte d’Ivoire qui est le pays d’accueil du Masa, affirme Manda Tchebwa, le directeur artistique de l’évènement. C’est une manière pour nous de témoigner notre solidarité à la Côte d’Ivoire et à l’Afrique ». « Un Masa spécial pour cinq villes » de l’intérieur du pays et sur trois sites, à Abidjan, la capitale ivoirienne où l’évènement à l’habitude de se tenir au Palais de la culture.

Fêter le retour de la paix

Le public à Yopougon dimanche
Les trois premiers jours de ce long week-end de la fête de l’indépendance, qui est célébré ce mardi en Côte d’Ivoire, les Abidjanais ont été invités à découvrir la dizaine d’artistes de la sélection musicale officielle du Masa et de nombreux musiciens ivoiriens et africains. Plus d’une quarantaine de formations musicales se sont succédées sur les scènes du Palais de la culture, à Treichville, Koumassi ou encore à Yopougon (quartiers populaires de la capitale), où se sont déroulés vendredi, samedi et dimanche, trois mega concerts gratuits.

L'ensemble guinéen du Bembeya JazzLe mythique Bembeya Jazz de Guinée, les groupes Lang’i, Lokas et Macase, respectivement du Congo, de la République Démocratique du Congo et du Cameroun, les Ivoiriens Bomou Mamadou, le duo des Go du Koteba et Soum Bill, la kenyane Suazanna Owiyo, le groupe nigérien Sôgha, les rappeurs de Yeleen (Burkina Faso) et la formation Zen et Teriba du Bénin, entre autres, ont célébré avec le public abidjanais le retour de la paix en Côte d’Ivoire. La fête se poursuivra les 9 et 10 août prochains à Daloa, Man, Bouaké et Korhogo. Quatre villes situées dans où à la limite de la zone nord de l’ex-rébellion des Forces nouvelles. Quant à Abidjan, la musique y a cédé la place, ce lundi, au théâtre et à la danse jusqu’au 11 août prochain. Le groupe nigérien Sôgha

Le Masa sensibilise à la « culture démocratique »

La perle des Lagunes vibre ainsi enfin, après des débuts difficiles, au rythme de l’édition spéciale pour la paix du Masa qui a officiellement, pour son volet culturel, ouvert ses portes le 1er août dernier. En prélude à ces festivités, une table ronde sur le thème « Démocratie et culture démocratique : sortie de crise et paix en Afrique », s’était déroulée du 23 au 27 juillet à Yamoussoukro, la capitale politique de la Côte d’Ivoire. « Elle sera suivie d’autres ateliers à l’attention des leaders d’opinion, précise le directeur artistique du Masa, d’une campagne de sensibilisation aux valeurs de la démocratie qui s’étendra sur plusieurs mois et de l’élaboration d’un guide pédagogique. Destiné à intégrer le système de l’enseignement en Côte d’Ivoire, il devrait aider à la compréhension de toutes ces notions.»

L’enjeu de ce Masa est bel et bien ailleurs que dans l’unique aspect artistique, comme a également tenu à le rappeler Clément Duhaime, l’administrateur de l’Organisation internationale de la Francophonie qui est à l’origine de cette plateforme unique de promotion des arts du spectacle en Afrique. « Une édition spéciale pour accompagner le retour de la paix en Côte d’Ivoire, dira-t-il (…) La Francophonie n’a jamais cessé d’être aux côtés de la Côte d’Ivoire. » A édition spéciale, donc, programmation spéciale. Les compagnies de théâtre et de danse figurant dans la sélection officielle sont celles qui auraient dû se produire en 2005. A l’exception de celles qui jouent Refusé par la mort (Sékédoua, Côte d’Ivoire) et La femme et le colonel (Le théâtre de l’imaginaire, Congo), des pièces dont la thématique s’inscrivait parfaitement dans celle de ce Masa. Toutes deux évoquent à leur manière les conséquences des conflits armés sur les populations, souvent dans l’indifférence des instigateurs de ces bains de sang inutiles, les responsables politiques.

La compagnie Culturarte sur scène lundi
Au total, huit troupes de théâtre et une seule compagnie de danse, Culturate du Mozambique, sur les huit également prévues au chapitre de la danse de création, figurent en sélection officielle. « Les autres n’ont pas fait le déplacement soit pour des raisons de calendrier, soit parce qu’elles n’existent plus », explique Manda Tchebwa. Car le secteur est précaire. « Dans le cadre de la danse, au Masa, nous accueillons les danse de création (danse contemporaine) et les danses du patrimoine (danse traditionnelle). Rien qu’à ce niveau, l’Afrique reste encore ce vivier riche, un gisement important qui a été juste égratigné. Par contre, la danse de création n’est rentrée dans les mœurs africaines que récemment, au milieu des années 1990. Elle a encore du mal à s’imposer auprès du public à qui il faut encore un certain temps pour accéder aux codes qui la sous-tendent et à partir desquels elle peut l’apprécier.»

Préparer la renaissance du Masa

« Spécial » aussi, ce Masa, diront les mauvaises langues, à cause des problèmes d’organisation auxquels doit faire face ce grand rendez-vous des arts du spectacle africain. Interrogé sur ces couacs, Thomas Manu Yablaih, le directeur du Masa, donne quelques élements de réponse. « Pour tout évènement, un organisateur fait un budget qui s’équilibre en ressources et en dépenses. Il est souhaitable que les ressources annoncées ou connues soient disponibles avant le début de l’évènement parce que le Masa n’est pas un projet qui s’étale sur plusieurs mois ou des années. Il se trouve que certains partenaires n’ont pas mis leur budget avant le début du Masa, ce qui peut expliquer certaines hésitations.» Des hésitations que justifient aussi, selon Manda Tchebwa, les quatre années d’interruption de la manifestation. « Il nous a fallu un peu de temps pour remettre la machine en route. Le Masa pourrait être comparé à un sportif, quelque peu rouillé à la reprise, mais qui retrouve vite ses marques. Nous sommes une équipe de professionnels et nous les avons retrouvées assez rapidement.»

Cependant, si le marché ne s’est pas tenu, le Masa en tant qu’organisation a continué à remplir les missions qui lui sont dévolues. Notamment la formation et les aides à la circulation des artistes africains. « Nous avons continué à fréquenter les festivals pour effectuer des repérages dont nous tiendrons compte dans les prochaines sélections », indique Manda Tchebwa. De fait, les chevilles ouvrières du Masa s’attelleront à préparer l’édition 2009 dès la fin de cette édition spéciale. Le Masa devrait ainsi renouer avec sa raison d’être. « La Francophonie a eu cette intuition géniale de penser à établir, sur le continent, un lieu où le meilleur de la création africaine dans les domaines de la musique, de la danse et du théâtre sont présentés aux acheteurs internationaux. Plus de 300 artistes ont signé des contrats grâce au Masa et ils circulent aujourd’hui dans le monde entier », souligne Clément Duhaime.

Les opérateurs culturels présents sur le Masa 2007 n’ont en effet qu’un souhait : retrouver au plus vite l’édition « normale » qui a lancé leurs artistes sur la scène internationale. Pour Sissoko Niounkoun Régis de la Centrafrique, le « Masa spécial » s’apparente à un passage obligé. « Il faut mettre la main à la pâte pour que les choses redémarrent. Quand la maison brûle, il faut d’abord éteindre le feu.» Créé en 1993, le Masa, qui se tient tous les deux ans, est l’unique plateforme africaine de promotion internationale consacrée aux arts du spectacle.