
C’est le livre que le « Makhzen » redoutait. Ce 14 janvier, Thierry Oberlé publie « Mohammed VI, le mystère » (Flammarion). C’est une incursion interdite dans l’intimité d’une monarchie à la dérive, où un souverain absent semble avoir abandonné les clés du Royaume à une fratrie de combattants MMA. Récit d’un naufrage annoncé.
Le silence de plomb qui recouvre le Palais de Rabat vient de se fissurer. Alors que la presse officielle marocaine continue de diffuser l’image sur papier glacé d’un Roi bâtisseur et omnipotent, le grand reporter Thierry Oberlé, ancien journaliste du Figaro, vient, avec Mohammed VI, le mystère, arracher brutalement le voile.
L’ombre de Notre ami le Roi plane indéniablement sur cette sortie. Trente-cinq ans après le brûlot de Gilles Perrault qui avait provoqué une crise diplomatique historique sous Hassan II, l’ouvrage de Thierry Oberlé menace de devenir la nouvelle pierre d’achoppement entre Paris et Rabat, dans un climat déjà électrique depuis l’enqête publiée cet été par le journal Le Monde.
Loin de l’hagiographie habituelle, l’ouvrage qui sort ce mercredi décrit une réalité crue, presque crépusculaire : celle d’un monarque qui ne règne plus que par intermittence.
Le « Roi fantôme » et le vide du pouvoir
C’est la thèse centrale et dévastatrice du livre : Mohammed VI est devenu un « roi à éclipses« . L’auteur pointe du doigt la vacance du pouvoir, ces longs mois passés dans des résidences privées à l’étranger et dans les Mall à faire du shopping, laissant le gouvernement marocain en pilotage automatique.
Oberlé ne se contente pas d’évoquer l’absence, il en décortique la conséquence politique majeure : le grippage de la machine étatique. Dans une monarchie absolue où tout procède du Roi, quand le Roi n’est pas là, le pays s’arrête. Le livre dépeint une administration tétanisée, attendant des signaux qui ne viennent plus, et une élite économique qui s’inquiète, en privé, de la direction du navire.
Les Frères Azaitar : les « Raspoutine » du Royaume ?
C’est la partie la plus sulfureuse de l’enquête, celle qui fera grincer des dents de Rabat à Paris. Le livre confirme l’emprise spectaculaire des frères Azaitar, ces champions d’arts martiaux germano-marocains devenus l’ombre du souverain.
L’auteur décrit une véritable « OPA » sur l’intimité royale. Au début de simples amis, ils sont aujourd’hui présentés comme les nouveaux gardiens du temple, filtrant les accès, écartant les conseillers historiques et isolant le monarque de son propre sérail. Une situation ubuesque qui provoque, selon le livre, une guerre sourde au sommet de l’État entre les technocrates du Ministère de l’Intérieur et cette « nouvelle cour » aux manières expéditives.
Santé : le dernier tabou brisé
Enfin, Thierry Oberlé ose aborder le sujet qui vaut la prison aux journalistes locaux : la santé du Roi. Sans violer le secret médical, l’enquête met en lumière l’impact politique de la condition physique du souverain. Le « mystère » du titre, c’est aussi celui d’un corps qui ne suit plus le rythme protocolaire, forçant le Palais à une communication de crise permanente et à des mises en scènes parfois maladroites. Le dernier exemple marquant est celui de l’absence particulièrement visible du Roi pour les matchs des Lions de l’Atlas lors de la CAN. Une compétition pourtant voulue par Mohammed VI, qui n’a pas la force d’y assister. Et le palais qui est obligé de diffuser un communiqué pour répondre aux inquiétudes légitimes de la population.
À l’heure où la succession du Prince Héritier Moulay El Hassan se prépare en coulisses, ce livre agit comme un révélateur. Il pose la question que toutes les chancelleries occidentales chuchotent sans oser la formuler : y a-t-il encore un pilote dans l’avion au Maroc ?
Verdict : Une lecture indispensable pour comprendre pourquoi le « modèle marocain« , si vanté, traverse aujourd’hui sa zone de turbulences la plus dangereuse depuis vingt ans.




