Mali : Assimi Goïta face à la plus grave crise de son régime


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Assimi Goïta, président de la Transition du Mali
Assimi Goïta, président de la Transition du Mali

Mort du ministre de la Défense Sadio Camara, chute de Kidal, blocus de Bamako, vague d’enlèvements d’opposants : le régime d’Assimi Goïta traverse sa crise la plus grave depuis le coup d’État de 2020. Les attaques coordonnées du JNIM et du Front de libération de l’Azawad, ajoutées au repli des forces russes dans le Nord, fragilisent le récit d’un pouvoir militaire capable de restaurer l’ordre.

La séquence s’ouvre le 25 avril 2026. Ce jour-là, le JNIM, affilié à Al-Qaïda, et le FLA, coalition touarègue séparatiste, lancent des offensives simultanées sur Bamako, Kati, Mopti, Sévaré, Gao, Bourem et Kidal. Les deux mouvements, longtemps rivaux, semblent avoir agi de concert dans une offensive qui change le rapport de force militaire et politique au Mali.

Sadio Camara, 46 ans, tombe le même jour dans l’explosion d’un véhicule piégé devant sa résidence de Kati. Artisan du rapprochement avec Moscou et figure des coups d’État de 2020 et 2021, le ministre de la Défense laisse un vide au sommet de l’appareil militaire. Deux jours de deuil national ont été décrétés. Ses funérailles, organisées le 30 avril à Bamako, ont réuni des délégations du Burkina Faso, du Niger et de Guinée.

Assimi Goïta est réapparu publiquement le 28 avril, le visage en partie dissimulé par un masque sanitaire, promettant la « neutralisation complète » des groupes armés. Sur le terrain, Kidal était pourtant tombée dès le 26 avril, après le repli de plusieurs centaines de paramilitaires de l’Africa Corps vers Tessalit. Selon Le Monde, les forces maliennes et leurs alliés russes ont aussi abandonné Tessalit et Aguelhok dans la foulée. Le 6 mai, Assimi Goïta a nommé Élisée Jean Dao chef d’état-major général des armées.

Bamako menacée d’asphyxie par le blocus du JNIM

Le JNIM a aussi fortement resserré l’étau sur la capitale. Dans une vidéo diffusée le 28 avril, son porte-parole Bina Diarra a proclamé le bouclage de Bamako et de Kati, prolongeant l’embargo sur le carburant en vigueur depuis septembre 2025.

Les civils sont désormais directement touchés par cette guerre des routes. Selon des témoins cités par l’AFP, le 9 mai, des bus ont été incendiés à Zambougou, sur l’axe Ségou-Bamako. Trois jours plus tôt, six camions marocains avaient été brûlés sur la route Gogui-Zammal, une opération revendiquée par la Katiba Macina, branche du JNIM. Des attaques ont également visé l’axe Bamako-Bougouni

Pour un pays enclavé comme le Mali, la menace est majeure. Bamako dépend des corridors traversant le Sénégal, la Côte d’Ivoire et la Mauritanie pour son approvisionnement. Désormais, des centaines de voyageurs sont bloqués sur les routes de Kayes et de Kita, tandis que les habitants de la capitale multiplient les achats de précaution, par crainte d’une pénurie de carburant et de biens essentiels.

Dans le centre du Mali, les civils restent les premières victimes

Le centre du pays demeure la zone où les civils sont les plus exposés. Le 6 mai, deux attaques ont visé les villages de Kori-Kori et Gomossogou, en pays dogon. L’AFP fait état de 30 morts ; Reuters évoque un bilan de plus de 50 victimes, en s’appuyant sur des sources diplomatiques et humanitaires. Les habitants visés étaient proches de la milice d’autodéfense Dan Na Ambassagou, alliée du gouvernement. Le JNIM a revendiqué l’opération, présentée comme des représailles.

L’ONU a appelé au cessez-le-feu et dénoncé, par la voix de Seif Magango, des exécutions et des enlèvements imputés aux forces maliennes après les attaques du 25 avril. Le FLA évoque pour sa part des fosses communes à Amchach, près de Tessalit, mais ces informations n’ont pas pu être confirmées de manière indépendante.

Avant même cette nouvelle flambée de violences, OCHA recensait déjà 6,4 millions de Maliens ayant besoin d’aide humanitaire, dont 1,5 million en situation d’insécurité alimentaire aiguë. La reprise des combats et le blocage des routes vont aggraver encore cette situation, en compliquant l’acheminement de l’aide vers les zones les plus vulnérables.

Une vague d’enlèvements d’opposants

La crise sécuritaire se double d’un durcissement politique. Au pouvoir depuis 2020, la junte a repoussé sine die les élections promises pour 2022 et dissous l’ensemble des partis et associations politiques le 13 mai 2025, après les manifestations contre la prolongation de la transition.

Dans la nuit du samedi 2 au dimanche 3 mai 2026, Me Mountaga Tall, avocat et fondateur du Congrès national pour l’initiative démocratique, a été enlevé par des hommes armés à Bamakol. D’autres disparitions ont suivi : Youssouf Daba Diawara, proche de l’imam Mahmoud Dicko, Moussa Djiré, militant prodémocratie, ainsi que plusieurs proches d’Oumar Mariko.

Pour Ousmane Diallo, chercheur à Amnesty International, ces enlèvements relèvent d’une pratique de plus en plus courante imputée à l’Agence nationale de la sécurité d’État. Cette vague de disparitions affaiblit un peu plus le discours de souveraineté du pouvoir militaire : au moment où l’État peine à protéger les civils et à tenir ses routes, il ferme aussi l’espace politique.

Le pari russe fragilisé par les revers du terrain

Après les départs de la Minusma et de Barkhane, Bamako avait fait du partenariat avec la Russie le pilier de sa stratégie sécuritaire. Le retrait d’Africa Corps hors de Kidal a provoqué une vive irritation au sommet de l’État, une source citée par RFI évoquant une « trahison ». Moscou reproche en retour aux autorités maliennes une absence d’alerte préalable.

Environ 2 000 à 2 500 paramilitaires russes restent toutefois déployés dans le centre et le sud du pays. Le repli du Nord ne signifie donc pas la fin de la présence russe, mais il entame l’image d’un partenariat censé permettre au régime de reprendre l’initiative militaire. Pour Assimi Goïta, qui avait fait du départ des forces occidentales et du rapprochement avec Moscou un marqueur de souveraineté, le revers est politique autant que militaire.

Le Mali, maillon faible d’un Sahel militarisé

Les projections de la Banque mondiale et du FMI restaient jusqu’ici relativement favorables pour le Mali, avec une croissance attendue autour de 5 % en 2026 et 2027, portée notamment par l’or, le lithium, l’agriculture et les télécommunications. Mais ces prévisions reposent sur la capacité de l’État à sécuriser les axes de transport et l’approvisionnement. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le JNIM et l’État islamique au Sahel contrôleraient désormais plus d’un million de kilomètres carrés, de l’ouest du Mali aux abords du lac Tchad.

Pour Bamako, l’urgence est désormais de reconstituer une capacité militaire crédible, de sécuriser les axes commerciaux, de protéger les civils et de restaurer un minimum de confiance politique. Faute de quoi, le régime d’Assimi Goïta risque de conserver les symboles du pouvoir tout en voyant le contrôle réel du territoire continuer de glisser vers les groupes armés.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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