Après la chute de Tessalit et d’Aguelhok, quelle marge de manœuvre pour le régime de Bamako ?


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Assimi Goïta, président de la Transition du Mali
Assimi Goïta, président de la Transition du Mali

Le régime d’Assimi Goïta est en difficulté. C’est le moins qu’on puisse dire. Après la reprise de Kidal par les rebelles, c’est au tour de Tessalit (près de la frontière algérienne) et d’Aguelhok, une localité de la région de Kidal, de tomber entre les mains du FLA. Des pertes importantes qui amènent à s’interroger sur l’avenir immédiat du Mali.

Le pouvoir de Bamako traverse l’une des phases les plus critiques de son exercice depuis son installation en 2020. La violence des dernières attaques a porté un coup au régime militaire pour lequel la question aujourd’hui n’est plus seulement celle du contrôle du Nord, mais celle de sa capacité à tenir sur plusieurs fronts.

Tessalit et Aguelhok : un revers stratégique majeur

Selon plusieurs sources concordantes, les forces russes ont quitté leurs positions sans combat direct. Elles ont emporté une partie de leur matériel et laissé sur place ce qu’elles ne pouvaient pas prendre. Du matériel tombé aux mains des combattants du FLA qui n’ont ensuite eu qu’à investir les lieux et hisser leur drapeau.

En réalité, la perte de Tessalit est particulièrement symbolique et stratégique. Située près de la frontière algérienne, la localité dispose d’une piste aérienne capable d’accueillir des appareils lourds. Dans cette zone désertique où la logistique conditionne les opérations militaires, contrôler Tessalit revient à maîtriser un point d’entrée essentiel vers le nord malien.

Aguelhok, localité située à une centaine de kilomètres plus au sud, constitue de son côté un verrou tactique important entre Kidal et les zones intérieures. Sa chute confirme l’effondrement rapide du dispositif gouvernemental dans la région. Avec Kidal, Tessalit et Aguelhok hors de portée immédiate, Bamako voit se reconstituer un espace largement dominé par les groupes armés indépendantistes. Ce qui constitue un véritable revers et un sérieux recul par rapport au statu quo obtenu depuis la prise de Kidal par les FAMa appuyées à l’époque par les éléments de Wagner.

Le soutien russe en question

Cette succession d’échecs soulève des questions quant à l’efficacité du partenariat avec la Russie sur lequel Bamako comptait pour mettre hors d’état de nuire les terroristes, abusivement appelés djihadistes, qui opèrent depuis plusieurs années sur son territoire. Quel bilan peut-on dresser de la présence russe au Mali relativement à la lutte contre le terrorisme ? Les Russes ne sont-ils pas censés fournir des renseignements sécuritaires au Mali, alors comment expliquer le manque d’anticipation pour les attaques massives des 25 et 26 avril et leurs conséquences ? On parle quand même d’attaques sur Kati, le bastion des militaires au pouvoir. Et on parle du saccage de la résidence d’un général de corps d’armée, qui plus est le ministre de la Défense, numéro 2 du régime, et principal artisan de l’option russe, décédé lors de cet événement.

Ce partenariat mérite d’être remis en question. Et au lieu de continuer à prendre les Russes pour des messies qu’ils ne sont peut-être pas, les dirigeants maliens devraient plutôt revoir leur stratégie avec les rebelles dans sa globalité. Mais pour l’instant, Bamako continue de compter sur son partenaire et de rendre un bon témoignage de la collaboration. Pour Assimi Goita et ses collaborateurs, le temps du bilan n’est peut-être pas encore venu. Mais la marge de manœuvre, elle, semble se réduire de plus en plus pour les autorités maliennes, avec l’évolution des événements sur le terrain.

Un régime visiblement acculé de toutes parts

Le rapprochement récent entre les éléments du JNIM et les rebelles du FLA a créé un redoutable front face aux troupes maliennes et leurs alliés de l’Africa Corps. Pendant que le FLA gagne du terrain et retrouve progressivement ses anciens bastions d’où il avait été chassé, le JNIM, qui a mis un blocus autour de Bamako empêchant le ravitaillement en carburant de la capitale malienne depuis plusieurs mois, continue de déployer sa stratégie d’encerclement.

Pis, le groupe terroriste appelle à un front commun contre le régime de Bamako et démontre ainsi sa volonté d’exploiter les divisions entre les dirigeants maliens et les groupes armés du Nord. Au final, le régime des colonels devenus des généraux doit se battre sur deux fronts : au nord, les rebelles touareg qui militent pour leur autonomie ou leur indépendance, et ailleurs, les terroristes du JNIM prêts à continuer de semer la mort et la désolation dans le pays.

Que peut encore faire Bamako ?

Privilégier l’option militaire ? Cette option a ses limites puisque l’armée est sollicitée sur plusieurs fronts, ce qui ne sera pas sans conséquences sur son efficacité. De même, il y a les contraintes logistiques dans la région septentrionale du pays sans compter la dépendance de l’appui russe. L’autre option sur la table est celle du dialogue. Depuis la reprise des hostilités après l’effondrement de l’Accord d’Alger, les canaux de discussion se sont fortement réduits. Or, sans arrangement politique, une reconquête durable du Nord paraît difficile. Cela supposerait néanmoins des concessions que la junte, portée par un discours souverainiste et centralisateur, répugne à accorder. Au total, aucune de ces options ne paraît simple, ce qui place le régime bamakois face à un choix cornélien.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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