
Professeur de philosophie, Laurent Crassat publie « La Résidence », une fresque romanesque qui retrace près d’un siècle de présence française au Maghreb. De la conquête sanglante de l’Algérie en 1830 au protectorat marocain orchestré par Lyautey, l’auteur interroge les mécanismes d’une domination dont les échos résonnent jusqu’à aujourd’hui.
C’est en arpentant les ruelles de la médina de Meknès, où il résidait avec sa famille, que Laurent Crassat a vu naître les premières interrogations qui allaient nourrir son roman. Le contraste saisissant entre le dédale précolonial et la ville nouvelle héritée du protectorat français a éveillé sa curiosité pour une histoire qu’il reconnaît avoir longtemps ignorée. De cette expérience marocaine est né « La Résidence », un récit ambitieux qui fait dialoguer les figures marquantes de la colonisation française au Maghreb, d’Abdelkader à Lyautey en passant par Victor Hugo.
Dans une langue volontairement travaillée, évoquant le phrasé des élites de l’époque, l’auteur nous plonge dans un passé dont les ramifications continuent de façonner les relations entre la France, le Maroc et l’Algérie. Rencontre avec un romancier qui refuse de dissocier la réflexion philosophique de l’écriture littéraire.
Vous avez enseigné la philosophie au lycée. Dans quelle mesure cette expérience marocaine a-t-elle nourri votre désir d’écrire sur la colonisation française au Maghreb ? Y a-t-il eu un élément déclencheur particulier ?
Laurent Crassat : Pour être franc, j’étais passablement ignorant de cette histoire en arrivant avec ma famille au Maroc. Par chance, plutôt que de vivre dans un quartier de type européen autour du lycée français de Meknès (jouxtant un Carrefour, agrémenté sur deux niveaux d’une galerie marchande), nous étions logés dans la médina, avec son dédale de ruelles et ses échoppes lilliputiennes. D’une certaine manière, je faisais plusieurs fois par jour le va-et-vient entre le Maroc précolonial et ce qu’il est devenu par les effets du protectorat. Du moins la différence entre ces deux parties de Meknès était suffisamment marquée pour susciter ma curiosité au sujet de l’intrusion française. Pourquoi parler de protectorat ? me suis-je interrogé. De quel péril la France était-elle censée protéger le Maroc ? Quelle différence avec la colonisation de l’Algérie ?
Votre roman oppose deux modèles coloniaux : la conquête brutale de l’Algérie et le protectorat plus discret du Maroc. Pourquoi avoir choisi cette structure comparative et comment cette différence a-t-elle façonné ces deux peuples aujourd’hui ?
Laurent Crassat : Je n’ai rien décidé, en l’occurrence ; cette structure s’est imposée à mesure que je progressais dans l’écriture. Il m’a paru évident qu’on ne peut comprendre la colonisation tardive du Maroc (1912) sans savoir ce qui s’est joué à partir de 1830 dans le pays voisin. Comme vous le dites, pour l’Algérie, il s’est agi d’une conquête brutale assortie de spoliations et d’une administration directe du pays. Dès l’origine, les jeux sont quasi faits et mal faits : la rupture entre la France et l’Algérie ne pourra être qu’un épisode tragique et sanglant. En ce qui concerne le Maroc, la mainmise française n’a pas manqué de brutalité (des milliers de morts civils) mais le général Hubert Lyautey (le premier résident) était un vieux colonial expérimenté, arabophone, lettré, certes nommé pour établir la domination du drapeau tricolore, mais par des voies moins flagrantes, moins humiliantes… donc d’autant plus efficaces. Sans Lyautey, la médina de Meknès, par exemple, où j’ai eu le grand bonheur de vivre, aurait été rasée de la carte. D’où, je crois, un destin moins heurté entre Rabat et Paris.
Vous adoptez une langue décrite comme « truculente », jouant avec le phrasé des élites de l’époque. Comment avez-vous trouvé cette voix narrative ? Le philosophe que vous êtes a-t-il dû s’effacer devant le romancier, ou les deux cohabitent-ils dans l’écriture ?
Laurent Crassat : Seul un fou peut se croire philosophe ! Pour ma part, j’ai étudié la philosophie et tâche de l’enseigner du mieux possible afin de donner à ces jeunes gens le goût de réfléchir sur des sujets dépourvus d’utilité immédiate ou matérielle. En ce qui concerne l’écriture de « La Résidence », je me suis efforcé par le style employé de créer un climat permettant aux lecteurs de « respirer » l’air de ce temps, qui n’a plus grand-chose à voir avec le nôtre. Les élites de la seconde moitié du XIXe siècle étaient convaincues de la supériorité intellectuelle et morale de la civilisation européenne (en même temps que ces élites conduisaient l’Europe au « suicide » de 1914-1918 !) Le racisme, dans ce qu’il a de plus abject et délirant, était parfaitement assumé. Il n’y a même pas racisme, d’une certaine façon, puisque celui-ci relève de l’évidence non questionnée. « Rien ne vient sans racines », disait Victor Hugo. Outre les effets psycho-sociaux induits par le désastre économique des années 1930, le nazisme a poussé dans ce terreau putride.
Votre récit fait dialoguer des personnages aussi différents qu’Abdelkader, Lyautey ou Victor Hugo. Parmi toutes ces figures, y en a-t-il une qui vous a particulièrement surpris ou dont vous avez découvert une facette méconnue au fil de vos recherches ?
Laurent Crassat : J’ai beaucoup appris en écrivant ce livre, aussi bien sur l’histoire du Maroc que de la France et de l’Europe. Sans quoi, à quoi bon œuvrer des années assis derrière un bureau ? Surtout lorsque son sujet concerne l’histoire coloniale : la période est à la fois si décisive pour l’histoire du monde et si mal connue, qu’on ressort de ce bain transformé de façon profonde et définitive. J’ai donc découvert de nombreux personnages. J’ignorais tout au sujet du résistant rifain Abdelkrim el-Khattabi. Qui avant de devenir le cauchemar ambulant des Espagnols et des Français, a longtemps « collaboré » et cru dans les bienfaits possibles de la colonisation. Abdelkrim est un personnage très émouvant car cet intellectuel avisé met un long moment à comprendre qu’il s’est bercé d’illusions sur les intentions de l’occupant espagnol : se servir plutôt que servir. À ce propos, j’ignorais que Pétain et Franco (duo de si triste mémoire) avaient œuvré main dans la main afin de mater l’insurrection rifaine en 1925. Une dizaine d’années plus tard viendra le tour des Républicains espagnols. Puis dans les années 1940 des Juifs et des résistants français, entre tant d’autres…
Vous écrivez que la distance critique permet de saisir « les résonances contemporaines de la colonisation ». Quels échos voyez-vous entre cette période 1830-1925 et les relations actuelles entre la France et les pays du Maghreb en général ? Et le Maroc et l’Algérie en particulier.
Laurent Crassat : Il n’est pas aisé de vous répondre dans la mesure où les relations entre ces pays, je parle des relations médiatisées, discutées dans la presse, concernent non pas des peuples mais des États. Or, par principe, il faut toujours se méfier de l’État, dont les intérêts, l’histoire le prouve suffisamment, ne coïncident pas toujours avec ceux de la population. D’une certaine manière, la politique est l’art de confisquer au peuple le droit qu’il a par nature de s’auto-gouverner. Un exemple : le 24 décembre 2025, le Parlement algérien a voté à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation française. Soit.

Maintenant, s’agit-il de la réponse institutionnelle à une préoccupation majeure de la population ? On peut en douter au regard des revendications portées dans la rue par les Algériens lors du mouvement Hirak en 2019. En France, aussi, selon des modalités très différentes, le sentiment grandit que l’appareil d’État a été capté, monopolisé par un clan, une caste. Lors du premier tour des élections présidentielles de 2022, près de 33 % des électeurs n’ont pas jugé utile de voter ou bien ont voté blanc. Mon roman s’ouvre sur un très beau proverbe marocain : Tout ce qui est arrivé passera.
Commander La Résidence de Laurent Crassat aux Editions Intervalles



