« La France doit réinventer une vraie politique africaine »

La première note de CAPafrique sur la politique africaine de la France sonne comme un appel à l’intention de Nicolas Sarkozy à son arrivée en Afrique du Sud : « le logiciel africain de la France s’est bloqué à la fin de la guerre froide », il est temps de changer d’époque et de références mentales… Interview roborative de Michael Cheylan, président de CAPafrique.

Afrik : Bonjour Michaël Cheylan. Vous présidez CAPafrique. Pouvez-vous nous présenter brièvement ce qu’est cette organisation ?

Michael Cheylan : CAPafrique est un centre de réflexion, fondé en 2005, qui publie des études sur les problématiques économiques et financières en Afrique. Mais parce qu’il y a souvent un lien entre les unes et les autres, il nous arrive à l’occasion de traiter de sujets plus politiques. Nos études contiennent des propositions concrètes et opératoires qui s’adressent essentiellement aux pouvoirs publics. Leurs auteurs sont issus du monde de l’entreprise, de la recherche, de la Haute fonction publique, des ONG ainsi que des médias. Tous ont en commun un intérêt et une expertise sur l’Afrique et la plupart ont le souhait de donner de ce continent une image positive et dynamique, à mille lieux de la caricature qu’on nous présente trop souvent.

Afrik : Vous publiez cette semaine, à l’occasion du second déplacement de Nicolas Sarkozy en Afrique, un document de travail qui s’intitule « Pour une stratégie africaine de la France ». Qui en est l’auteur ?

Michael Cheylan : Cette note, la première que CAPafrique publie sur la politique africaine de la France, est un travail collectif. Ceux qui y ont participé ont tous la trentaine – c’est un élément important car ils ont un œil neuf sur la relation France-Afrique- et viennent d’horizons professionnels très divers.

Afrik : Dans votre étude, vous affirmez que la France n’a plus de politique en Afrique ? Et sa fameuse « politique africaine », qu’en faites-vous ?

Michael Cheylan : Elle n’existe pas ou, plutôt, elle n’existe plus. Ce qu’on appelle communément, « politique africaine de la France », se résume en fait à une accumulation d’actions menées, souvent sans cohérence les unes avec les autres et sans qu’aucune vision ne se dégage de l’ensemble. Si vous voulez une image, la France aujourd’hui est un bateau ivre, ne sachant dans quelle direction aller. En fait, le « logiciel » africain de la France s’est bloqué avec la fin de la guerre froide. Depuis, la France fait en Afrique de la gestion à vue, au coup par coup, et se contente de vivre sur ses acquis. Ce qu’attestent, à des niveaux divers, ses atermoiements en Côte d’Ivoire ou au Tchad, ou encore le démantèlement de son dispositif de coopération. Elle doit donc impérativement se renouveler en Afrique afin de redonner du sens à sa présence sur ce continent. Cela passe inévitablement par la définition et la mise en œuvre d’une stratégie cohérente, transparente et adaptée à l’Afrique du XXIème siècle, qui précise à la fois les objectifs et les moyens nécessaires pour les atteindre.

Afrik : Justement, quels doivent être selon vous les objectifs que la France devrait poursuivre en Afrique ?

Michael Cheylan : Pour retrouver un cap en Afrique et savoir dans quelle direction aller, la France doit se fixer des objectifs qui reposent sur les intérêts qu’elle a défendre. Pas de fausse pudeur, la France doit jouer carte sur table si elle veut définitivement tourner la page de son passé colonial. C’est indispensable. Dans notre étude, nous avons dégagé trois objectifs. Le premier est d’ordre économique et commercial. En clair, il s’agit pour nos entreprises de conquérir, dans une Afrique de plus en plus concurrentielle, des parts de marché. Le second vise à permettre à la France d’assurer sa sécurité et préserver son influence. Enfin, troisième objectif, le développement de l’Afrique. C’est aussi dans l’intérêt de la France, et au-delà, de l’Europe. C’est pour elles, en effet, une garantie de sécurité, mais c’est aussi, comme le montrent les différentes enquêtes d’opinion, une demande forte des Français qui sont attachés à l’idée de solidarité entre les peuples, spécialement à l’égard de l’Afrique.

Afrik : Mais pour ça, il faut des moyens. Or l’aide publique française au développement décline…

Michael Cheylan : Oui, il faut certainement des moyens financiers, mais compte tenu de l’état des finances publiques françaises, il faut sans doute d’abord rationaliser la présence de la France en Afrique. Ce qui signifie, en clair, qu’il lui faut cesser de se disperser et identifier, sur une base objective, les pays dans lesquels ses intérêts et ses avantages comparatifs sont les plus importants, qui sont ceux sur lesquels elle doit investir. Or c’est loin d’être le cas à l’heure actuelle. Pour preuve, la liste des dix premiers bénéficiaires de l’aide française pour 2006 : on y trouve dans l’ordre, le Nigeria, l’Irak, le Congo, le Maroc, le Cameroun, Mayotte, puis l’Algérie, le Sénégal, la Tunisie et la Chine. Difficile d’identifier, dans cet ensemble, une quelconque logique… Par ailleurs, il faut rationaliser la façon dont la France appréhende l’Afrique aujourd’hui, ce qui passe selon nous, entre autres, par la création d’un Secrétariat d’Etat à l’Afrique, une plus large européanisation de son action sur le continent ou encore par le fait de travailler davantage avec les organisations régionales africaines.

Afrik : Que pensez-vous de l’objectif des 0,7% en matière d’aide publique au développement ?

Michael Cheylan : Pour toute une série de raisons, nous ne croyons pas raisonnable de continuer à afficher un objectif de 0,7 % du PIB. Tout d’abord, se fixer un objectif de moyens plutôt que de résultats ne paraît pas absolument pertinent. Ensuite, définir l’aide en pourcentage du PIB de pays qui croissent aujourd’hui moins vite que la population des pays du Sud conduit nécessairement à une diminution de l’aide par tête, choix qui ne nous semble pas devoir être gravé dans le marbre. Enfin, l’aide réelle n’a plus qu’un lointain rapport avec l’aide déclarée par la France à l’OCDE. Selon diverses estimations, celle-ci serait aujourd’hui comprise entre 0,25 et 0,35 % du PIB, bien loin des 0,45 affichés en 2006 par la France et des 0,4 % attendus en 2007. Dès lors, il est difficile de croire à l’engagement pris d’augmenter l’APD jusqu’à 0,7 % du PIB en 2012, engagement déjà repoussé à 2015 par le Président de la République. Nous préférerions de loin une déclaration d’APD sincère, aussi douloureuse soit la réalité. Et sur la base d’un indicateur réel d’APD, nous souhaitons voir progresser l’aide française, sans quoi l’influence et la générosité de notre pays continueront à décroître irrémédiablement.

Afrik : Le salut de l’Afrique passe-t-il selon vous par une augmentation de l’aide au développement ?

Michael Cheylan : Le développement du continent passe d’abord, selon nous, par ses forces vives qui sont : la nouvelle génération de dirigeants, bien formés, qui émerge ça et là sur le continent ; et la classe d’entrepreneurs dynamiques qui s’étoffe sur le continent, et qui est la seule à même de créer durablement la richesse et les emplois dont l’Afrique a besoin. J’y crois car l’Afrique n’est pas un continent à risques, mais à opportunités, comme le montre le succès de la téléphonie mobile ou, dans un autre registre, du capital-investissement. Dans ce mouvement vertueux, l’aide peut avoir un effet d’accompagnement positif.

Afrik : Au-delà de l’APD, comment la France peut-elle participer au développement de l’Afrique ?

Michael Cheylan : Il y a tout un champ de réflexion vierge à investir pour faire en sorte que la présence d’entreprises françaises sur le continent noir favorise, sans nuire à leur compétitivité, le développement d’un authentique capitalisme africain. Là aussi, il y va de l’intérêt de l’Afrique mais aussi de la France. Je dirais même que cet effort est indispensable, non seulement pour s’inscrire en faux par rapport à l’accusation de prédation économique mais aussi, et surtout, pour passer progressivement d’une logique d’assistance à celle d’un partenariat économique gagnant-gagnant, égalitaire et mutuellement profitable. Visiblement, à en croire le discours prononcé aujourd’hui par Nicolas Sarkozy au Cap, en Afrique du Sud, l’intention est là, quand il dit que «le secteur privé français doit également participer activement à la croissance économique africaine. » Reste maintenant le plus difficile : passer de la parole aux actes…

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