
Le prédicateur kényan Paul Mackenzie et 28 coaccusés ont été reconnus coupables, lundi 19 octobre, du meurtre de 191 personnes, dont 190 enfants, dans l’affaire des charniers de Shakahola. Le jugement remet en lumière les alertes ignorées par la police et l’administration locale, que le Sénat kényan avait détaillées dès 2023.
Trois ans et demi après la découverte des premiers corps dans la forêt de Shakahola, la justice kényane a rendu un verdict très attendu. Lundi 19 octobre 2026, à l’issue d’une audience de plus de huit heures devant la Haute Cour de Mombasa, la juge Diana Kavedza Mochache a déclaré Paul Nthenge Mackenzie, fondateur de la Good News International Church, et 28 coaccusés coupables du meurtre de 190 enfants et d’un adulte. Elle a estimé que les accusés avaient agi de concert pour imposer et maintenir un régime de jeûne ayant entraîné la mort des victimes. Elle a rejeté l’argument de la défense selon lequel celles-ci auraient jeûné de leur plein gré.
Les peines seront prononcées le 6 novembre. Des rapports de probation sur chacun des condamnés doivent d’abord être remis au tribunal le 30 octobre, avant que la défense ne plaide la clémence. Le droit kényan prévoit toujours la peine de mort pour le meurtre, mais la Cour suprême a jugé inconstitutionnelle son application automatique.
Des enfants sacrifiés au nom d’une promesse de salut
L’affaire avait éclaté en avril 2023. Le 13 avril, la police avait secouru dans la forêt de Shakahola, dans l’arrière-pays de Malindi (comté de Kilifi), une quinzaine de fidèles émaciés, dont quatre sont morts pendant leur évacuation. Mackenzie s’était rendu le lendemain. D’après le rapport du Sénat kényan, des éleveurs de la communauté orma avaient été parmi les premiers à repérer des tombes, tout comme un grand-père, Francis Wanje, parti à la recherche de son petit-fils de huit ans, qui avait alerté l’ONG Haki Africa. Les exhumations ont ensuite permis de retrouver plus de 420 corps, dont une proportion considérable d’enfants.
Paul Mackenzie, ancien chauffeur de taxi à Malindi devenu prédicateur, avait fondé son mouvement religieux en 2003. Ses enseignements annonçaient une apocalypse prochaine et invitaient ses fidèles à renoncer aux institutions considérées comme impies, notamment l’école et la médecine.
Installés dans une zone forestière isolée, certains adeptes avaient été convaincus que le jeûne jusqu’à la mort leur permettrait de rejoindre Jésus. La juge a toutefois retenu le rôle de la contrainte car des enfants ont été isolés et privés de nourriture, parfois sous les yeux de leurs parents, tandis que des gardes surveillaient les déplacements et empêchaient les fidèles de s’enfuir ou de chercher des soins.
Selon le parquet, le jeûne était imposé par étapes et commençait par les enfants. Des proches de victimes ont décrit à Reuters un plan en trois temps : les enfants d’abord, puis les femmes et les jeunes hommes, et enfin les hommes restants. Mackenzie assurait qu’il partirait le dernier.
Les examens médico-légaux cités par la juge ont également montré que toutes les victimes n’étaient pas mortes de faim. Certaines portaient des traces de strangulation ou d’asphyxie.
Pourquoi les autorités n’ont-elles pas arrêté Mackenzie plus tôt ?
Paul Mackenzie était connu de la police bien avant la découverte des charniers. Arrêté une première fois en mars 2017 pour avoir ouvert une école non enregistrée dans son église de Malindi, il avait été interpellé de nouveau en octobre de la même année lors d’une descente au cours de laquelle des dizaines d’enfants avaient été retrouvés sur place. Poursuivi pour radicalisation et pour avoir refusé de scolariser ses enfants, il avait été acquitté en octobre 2021.
En 2019, l’Autorité des communications avait retiré la licence de sa chaîne Times TV, qui diffusait ses sermons. Mackenzie avait aussi été poursuivi pour diffusion de films non classifiés et pour avoir incité ses fidèles à refuser le Huduma Namba, le nouvel identifiant national, qu’il qualifiait de « marque de la bête ». La même année, il annonçait la fermeture de son église et entraînait ses fidèles vers un terrain d’environ 325 hectares à Shakahola. Le Sénat relève qu’il avait choisi cet endroit pour son isolement, loin de tout service public, et qu’il poussait ses adeptes à couper les liens avec leurs familles.
Les occasions manquées relevées par le Sénat
Le rapport de la commission ad hoc du Sénat, présidée par le sénateur Danson Mungatana et rendu en octobre 2023, détaille les signaux restés sans réponse. La police locale recevait depuis 2017 des plaintes répétées de responsables religieux et d’habitants contre les activités du prédicateur. Le comité de sécurité du comté de Kilifi l’avait convoqué et mis en garde contre ses enseignements radicaux, sans prendre de mesure concrète. Les sénateurs concluent que le système pénal n’a pas su l’empêcher d’agir.
L’épisode le plus lourd date de mars 2023. Après la mort de deux enfants, privés de nourriture à Shakahola, Mackenzie a été arrêté le 22 mars. Le tribunal de Malindi a refusé la demande des enquêteurs de le maintenir en détention et l’a libéré contre une caution de 10 000 shillings, soit environ 70 euros. Selon le rapport, le prédicateur a ensuite durci ses consignes de jeûne. Trois semaines plus tard, la police découvrait les premiers survivants agonisants dans la forêt. La commission note que Mackenzie a obtenu, dans chacune des procédures ouvertes contre lui, des conditions de libération très clémentes, et demande à la justice de les durcir pour les prévenus visés par plusieurs affaires.
De nombreux responsables de la police non entendus
Le document décrit aussi l’organisation interne de la secte, avec une milice armée chargée de faire respecter le jeûne par la violence et un « tribunal » improvisé qui jugeait les fidèles réfractaires.
La commission n’a jamais pu entendre onze responsables de la police et des services d’enquête du comté de Kilifi, mutés après la découverte des charniers. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Kithure Kindiki, avait fait valoir que certains étaient témoins et d’autres suspects dans l’enquête. Les sénateurs ont condamné l’obstruction de ce ministre et de sa collègue de la Santé, Susan Nakhumicha, qui avait demandé au médecin légiste en chef de ne pas comparaître. Ils recommandaient d’enquêter sur toute personne ayant aidé Mackenzie et de doter les comités de sécurité des comtés de procédures pour donner suite plus vite aux renseignements sur les groupes religieux dangereux.
Le scandale avait conduit le président William Ruto à présenter des excuses publiques en mai 2023, en reconnaissant le laxisme de son gouvernement sur cette affaire. Il avait créé une commission d’enquête et un groupe de travail sur l’encadrement des organisations religieuses. Le médiateur kényan, la Commission sur la justice administrative, a depuis dénoncé un grave manquement des fonctionnaires de l’administration territoriale et de la police, qui ont ignoré les avertissements entre 2021 et 2023. Devenu ministre de l’Intérieur, Kipchumba Murkomen a lui aussi reconnu l’échec de l’État, en précisant que les fautes des services de sécurité et de l’administration faisaient toujours l’objet d’une enquête.
Une condamnation qui ne clôt pas l’affaire Shakahola
Les 191 meurtres jugés ne représentent qu’une partie du bilan humain de Shakahola. La plupart des corps d’enfants, très décomposés, n’ont pas pu être identifiés, et de nombreuses familles attendent encore des réponses sur le sort de leurs proches. Mackenzie reste poursuivi dans d’autres dossiers liés à la forêt, notamment pour terrorisme et homicide involontaire, des accusations qu’il conteste.
L’affaire pourrait être plus vaste encore. En février 2026, le parquet l’a inculpé avec sept autres personnes pour la mort d’au moins 52 fidèles à Kwa Binzaro, un village de la localité de Chakama situé à une trentaine de kilomètres de Shakahola, où des corps ont été exhumés en 2025. Selon l’accusation, il aurait orchestré ces décès depuis sa détention. Poursuivis notamment pour activité criminelle organisée et radicalisation, les prévenus ont plaidé non coupable.
Son avocat, Lawrence Obonyo, a annoncé son intention de faire appel du verdict de lundi, qu’il juge « déconcertant ».
Le Kenya face à la question du contrôle des mouvements religieux
Le massacre de Shakahola a relancé au Kenya un débat délicat sur l’encadrement des organisations religieuses. Dans un pays où les Églises évangéliques et pentecôtistes occupent une place importante dans la société, les autorités doivent concilier liberté de culte et protection des personnes vulnérables. Devant la commission sénatoriale, le Registre des sociétés avait fait état d’environ 40 000 organisations religieuses enregistrées.
Le Sénat avait joint à son rapport une proposition de loi sur les organisations religieuses. Le texte déposé en 2024, qui prévoyait jusqu’à 5 millions de shillings d’amende ou trois ans de prison pour les responsables d’Églises non enregistrées, a été retiré face à la mobilisation du clergé. Un nouveau projet, inspiré des travaux du groupe de travail présidentiel, a été approuvé en Conseil des ministres en juillet 2025, avant d’être à son tour bloqué par l’opposition des responsables religieux. Le président de ce groupe de travail, le révérend Mutava Musyimi, craint qu’en l’absence de réforme le pays ne connaisse un autre Shakahola.




